23 mai 2009
Luke la main froide (Cool Hand Luke)
Ah, les années 60 ! Années du changement, années de contestation, années de toutes les audaces, années des grands films hollywoodiens engagés !
Luke la main froide fait partie de ceux-là. A peine un an après la fin du Code Hays, dans la même période qu’un Easy Rider ou un Bonnie & Clyde, Stuart Rosenberg décide de parler des travers de l’Amérique, de sa répression judiciaire excessive, mais aussi de cette jeunesse emprunte de liberté, débarrassée de toute autorité. Le personnage de Luke est le symbole d’une jeunesse déboussolée (il détruit le matériel municipal par ennui), embourbée dans une guerre du Vietnam qui va de mal en pis. Luke cherche les réponses, et finira par les trouver dans un dialogue univoque avec Dieu dans une chapelle abandonnée. Il y a aussi le portrait d’une Amérique du sud peu évoluée, presque esclavagiste, où les prisonniers doivent nettoyer ou refaire les routes sous un soleil de plomb. Qu’importe le délit, tout le monde va dans le même panier.
Mais au-delà de la dimension sociale, Luke la main froide est un vrai film de cinéma, tour à tour drôle, dramatique, avec du suspens et beaucoup d’amertume. Rosenberg n’impose rien, il laisse filer, le temps fait son œuvre, les scènes s’étirent sans jamais être trop longues. Les moments poignants, comme la dernière retrouvaille entre Luke et sa mère, est très pudique. Rosenberg est un cinéaste comme ça, qui s’efface lui et sa caméra pour laisser ses comédiens captiver le spectateur par leurs talents.
Et quels comédiens ! Paul Newman, bien entendu, déjà star à l’époque, qui n’a pas peur d’abîmer son image, tout en retenue, le silence lourd de sens, la présence magnétique. Autour de lui, des seconds rôles appelés à devenir grands (Dennis Hopper, Harry Dean Stanton) et surtout un inoubliable George Kennedy, sorte de brute épaisse au cœur tendre.
J’aimerais pouvoir en dire tellement plus sur ce film. Mais les mots me manquent… Voyez-le vous-même, vous comprendrez.
Note : ****
20 septembre 2007
Les désaxés (The Misfits)
Dire qu’il existe des films maudits n’étonnera personne, mais rares sont ceux qui ont une réputation aussi terrifiante que celle des Désaxés de John Huston.
Alors qu’il tente de divorcer, Arthur Miller se met à écrire une nouvelle en pensant à sa future épouse, la très célèbre Marilyn Monroe. L’adaptation cinématographique arrive bien vite sur le tapis, avec John Huston derrière la caméra et, pourquoi pas, Monroe, Clark Gable, Montgomery Clift, Eli Wallach et Thelma Ritter devant. Ce projet dont le casting fait rêver va rapidement tourner au cauchemar : par exemple, un médecin reste joignable 24 heures sur 24 pour Monroe et Clift, et les relations entre l’actrice et Clark Gable sont si tendues que l’acteur veut finir au plus vite ses scènes, exécutant ainsi ses propres cascades alors qu’il a 59 ans. Après un premier montage, où Monroe aurait insisté auprès de Miller pour que bon nombre de scènes avec Wallach soient coupées de peur qu’il ne lui vole la vedette, la United Artists demande quelques coupes, que Huston et Miller acceptent mais pas Gable, qui a un droit de regard sur le film : finalement, quelques plans sont finalement coupés, dont l’un montrant un sein de Marilyn Monroe (les monstres !!!). Au final, Clark Gable dira à Miller qu’il s’agissait là du « meilleur film que j’ai fait, et c’est la seule fois où j’ai vraiment été capable de jouer » avant d’ajouter cette célèbre remarque concernant Monroe « She almost kill me ! », qui s’avère exaucée 12 jours plus tard : Clark Gable meure d’une crise cardiaque. La malédiction des Désaxés peut ainsi commencer : Monroe d’abord, qui outre le divorce d’avec Miller peu de temps après le film, décède un an plus tard, avant que Montgomery Clift subisse lui aussi une crise cardiaque quatre ans plus tard : Les désaxés fut ainsi le dernier film de chacun.
Il n’en demeure pas moins que le film reste un chef-d’œuvre intemporel et l’occasion pour ses interprètes de briller une dernière fois, laissant une image sublime derrière eux. Marilyn Monroe, par exemple, trouve là son meilleur rôle, celui d’une ingénue idéaliste et à vif, souffrant en même temps que ne souffre le monde ; Gable, lui aussi en état de grâce, en cow-boy têtu et profondément seul, abandonné par ses enfants qui ne le voient plus qu’au strict minimum ; Clift enfin, dans le rôle d’un cow-boy amateur de sensation forte qui se demande, finalement, à quoi rime sa vie. A croire que les personnages furent écrits pour les acteurs directement, tant on a l’impression qu’ils vivent plus qu’ils ne jouent leurs rôles. La spontanéité d’Eli Wallach et l’humour de Thelma Ritter sauvent à peine le film du drame le plus sombre, dont le final donne cependant une lueur d’espoir à l’Homme.
Volontairement tourné en noir et blanc, le film illustre la fin d’une époque : celle des cow-boys, qui doivent chasser les chevaux sauvages pour vivre, celle d’une Amérique d’antan dépassée, celle d’un Hollywood fini dont les stars ne sont plus ce qu’elles étaient : Monroe et Clift font surtout parler d’eux pour leur alcoolisme et leurs dépendances aux médicaments, et Gable n’a plus le charme animal d’Autant en emporte le vent. Comme si le monde avait continué d’avancer sans les attendre. John Huston suivra le este de sa filmographie ne sera plus jamais aussi brillante qu’avant Les désaxés. Mais plutôt que de s’inquiéter, le cinéaste et Miller préfèrent prendre le temps de savourer, une dernière fois, un récit qui aurait coller parfaitement au monde dix ans plus tôt.
Plus qu’un long métrage à la réputation désastreuse, Les désaxés est surtout un grand film, peut-être même l’un des derniers a avoir oser parler, avant toute chose, de l’humain, dans ce qu’il a de plus beau, de plus complexe, de plus fragile.
Note : ****
02 novembre 2006
Django (I crudelli, Johnny Oro, un dollaro a testa)
Le western spaghetti fut certainement un des genres les plus prolifiques en son temps. Nombreux sont ceux qui ont tenté de suivre le sillon tracé par maître Leone, sans succès la plupart du temps. Un film a pourtant bien failli y arriver : Django de Sergio Corbucci.
Très vite, les choses se font claires : Django est un ersatz presque avoué de Pour une poignée de dollars. Deux clans qui se font la guerre (des blancs et des Mexicains évidemment), un mercenaire au milieu bien décidé à les anéantir l’un comme l’autre, une malheureuse qui tente désespérément de fuir, un tenancier de saloon comme ami du héros… On ne compte plus les éléments qui sont inspirés du film de Leone. Et malgré l’envie de Corbucci de s’en détacher, en ajoutant une histoire de vengeance et de trésor, la comparaison est là et douloureuse.
D’autant que malgré ses efforts, Franco Nero ne parvient pas à faire oublier Clint Eastwood, là aussi sans doute parce que la ressemblance entre les personnages est flagrante. Pourtant, Nero est peut-être encore le seul qui puisse dire se débrouiller convenablement, les autres acteurs n’étant pas, si pas mauvais, des plus convaincants.
La réalisation de Corbucci en elle-même n’est pas mauvaise. On peut même dire qu’elle contient quelques bonnes idées (Django traînant partout avec lui un cercueil…) et que le cadrage est approprié au film. Oui, de ce côté-là, Corbucci a bien compris les éléments qui composent un bon western spaghetti, et les applique à la lettre. A nouveau, c’est dommage que l’influence de Leone soit si forte car il existe bien quelque chose dans ce film, une personnalité de la part du cinéaste qui, avant Leone même, joue le duel final dans un cimetière, scène symbolique s’il en est.
Saluons quand même, un instant, la b.o. de Luis Bacalov, artiste dans l’ombre de Morricone qui crée une partition, si non mémorable, du moins agréable à entendre. Un compositeur trop vite oublié et qui mérite amplement d’être redécouvert (la musique western dans la scène dessin animé de Kill Bill, c’est lui !)
A noter que le film sera un tel succès qu’il donnera naissance à toute une série de films, avec des réalisateurs et acteurs différents à chaque fois mais dont Django reste le héros (Bravo Django, Django porte sa croix, Avec Django la mort est là (probablement le plus connu après Django), Django ne prie pas et Django & Sartaba). Aucun, cependant, n’atteindra le niveau de Django premier du nom…
Un film qui, hélas, se situe trop dans l’ombre de son aîné pour réellement nous éblouir. Il ne faudrait tout de même pas le sous-estimer pour autant, et se dire que dans le genre, excepté Leone qui le domine, c’est l’un des films phares.
Note : **
16 septembre 2006
Le village des damnés (Village of the Damned)
Il y a de ces films qui, l’air de rien, sont des petits classiques. Dans le domaine du fantastique, il convient de saluer le petit bijou qu’est Le village des damnés.
Film anglais au petit budget, le film provoqua sa petite dose de frayeur à l’époque pour une raison très simple : cette fois, ce n’était plus des loups-garous, des vampires ou autres monstres qui effrayaient la populace, mais bien des enfants ! De charmantes têtes blondes (et ce n’est pas une image) capables de lire dans vos pensées et, pire, de les contrôler.
Wolf Rilla prend donc le pari d’effrayer avec des enfants, et il faut reconnaître que ça marche. Beaucoup d’éléments jouent en sa faveur ; d’abord, ce ne sont pas monstres ordinaires, même s’ils auront leur quota de frayeur par après (La malédiction, par exemple). Mais l’élément qui, inconsciemment, peut faire peur, est probablement le profil des enfants : blonds aux yeux bleus, un esprit sain et savant dans un corps sain… Eh oui, c’est l’archétype même de l’Aryen comme le désirait Hitler. Le film n’est jamais séparé de la Guerre que de 15 ans, et les traces du nazisme sont encore là… Rilla en profite donc pour attaquer les extrémistes, et tenter de convaincre que laisser faire une race supérieure s’avérerait dangereuse pour l’homme. A noter tout de même la pudeur de Rilla, qui ne filme jamais une mort de face (que ce soit le suicide au fusil d’un fermier ou l’immolation d’un vieil homme venu tuer les enfants…)
Le film est très britannique dans son ensemble : décor de village presque typique, amour d’un certain milieu rural… Le noir et blanc est également superbe, très contrasté mais qui laisse pourtant apparaître les éclairs de rage des enfants quand ils manipulent les gens…
Les acteurs, sans être exceptionnels, ne déshonorent pas le film. Le trio principal (George Sanders, Barbara Shelley et Michael Gwynn) sonne juste, mais ce sont bien les enfants qui ont toutes notre attention, et en particulier le jeune Martin Stephens, redoutable meneur de la troupe, duquel émane un sentiment étrange, mélange de fascination et de terreur. Pour son âge, il jouait de manière remarquable, bien dommage qu’il n’ait plus rien fait par la suite…
Dommage cependant que le film, pourtant de courte durée, mets un certain temps avant de réellement démarrer. Le passage où le village se voit endormi est un rien trop long, ce qui contraste avec la relative rapidité de la suite (les enfants n’étant vraiment importants qu’à partir de la moitié du film…) Il y a aussi ce sentiment de fin bâclée, trop facile, où on s’attend à un retournement de situation qui, finalement, n’arrive pas. Reste alors un goût d’inachevé, presque de la tristesse de voir une telle fin pour un tel film.
Il n’empêche que le film, dont John Carpenter réalisera un remake avec Christopher Reeve et Kirstie Alley, garde 46 ans après sa réalisation, ce petit charme de discret de film, certes petit mais diaboliquement culte.
Note : ***
14 août 2006
Plein soleil
Le cinéma pourrait se définir comme un art de l’illusion. Des gens se faisant passer pour d’autres, des faussaires dans leur genre. Aucun paradoxe donc à voir le roman de Patricia Highsmith adapté au cinéma sous le titre Plein soleil.
Voici donc les aventures de Tom Ripley, enfant pauvre devenu adulte encore plus pauvre mais d’un talent exceptionnel pour mentir. Il en aura connu des adaptations ce mythomane assassin (L’ami américain de Wenders, Le talentueux Mr Ripley de Minghella…) mais c’est décidemment la version de Clément qui l’emporte.
Il y a tout d’abord, et surtout, Alain Delon dans le rôle principal. En plus d’être une belle gueule, c’est un sacré acteur le coquin, si bien que l’air de rien, il éclipse Maurice Ronet, Marie Laforêt ou Billy Kearns pour tirer la couverture à lui tout seul. La personnalité trouble de Ripley, son côté mi-ange mi-démon, séducteur manipulateur et amateur d’art à ses heures perdues trouve en Delon un écho mémorable, celui-ci livrant ce qui est probablement l’une des plus belles prestations de sa carrière. Il parvient à la fois à créer la fascination et le dégoût, à rendre perceptible la schizophrénie maîtrisée de son personnage sans sombrer dans le stéréotype pour autant.
René Clément l’a bien compris, et lui laisse occuper la majeure partie du cadre. Quand ce n’est pas le cas, Clément préfère s’attarder sur une Italie de rêve, mieux encore que celle des cartes postales, où le soleil n’a d’égal que les beautés du pays (aussi bien culturelles que féminines…). Marin confirmé, Clément filme également quelques scènes en mer pour se faire plaisir et, par la suite, nous faire plaisir. Autrement, sa réalisation esthétique convient parfaitement à l’histoire, usant de décors somptueux pour nous en foutre plein la vue, le temps de distiller une ambiance qui devient de plus en plus fiévreuse et angoissante.
Ceux qui ne connaissent pas le fin mot de l’histoire pourront peut-être être étonné de voir le déroulement des choses, et découvrir un final inattendu bien que logique. D’ici là, pendant 1h50, il convient de nous laisser, nous aussi spectateurs, manipuler par cet artiste de la fausse identité, ce virtuose du mensonge, le Michel-Ange des faussaires en quelque sorte. Car de rebondissements en rebondissements, on ne sait pas très bien où l’on va, et pourtant on va simplement là où Ripley, ou Delon au choix, nous emmène.
Et comment oublier la partition de Nino Rota, toujours aussi sublime et qui, si elle n’a pas autant marquée que celles pour Fellini ou Coppola, mérite amplement d’être redécouverte.
Jeu du faux-semblant, où Ripley joue avec ses victimes (à la fois autres personnages et nous spectateurs) tel un chat avec des souris avant de les manger. Il ne frôle jamais l’indigestion, et nous on apprend à se méfier des amis que l’on a plus revu depuis des années…
Note : ****
16 juillet 2006
La cible (Targets)
Le premier film (et non des moindres) de Peter Bogdanovich que cette Cible.
Fin des années 60, un jeune cadre, évoluant dans un climat serein et normal, se découvre un penchant de plus en plus grand pour les armes, et se voit pris d’une irrésistible envie de tuer à tout va. Pendant ce temps, un ancien acteur de film d’horreur décide de tirer sa révérence…
Pour son premier film, Bogdanovich ne dispose pas de beaucoup de moyen. Néanmoins, il parvient à obtenir Boris Karloff ce qui, en plus de lui assurer un petit succès, offre à son récit une dimension unique, comme un écho à la réalité. Pour preuve, Bogdanovich joue lui-même le rôle d’un cinéaste… Il n’empêche, le manque d’argent se fait hélas ressentir sur le film, qui s’il y gagne en efficacité perd un peu par la récurrence des plans similaires et des décors limités. On en tiendra pas rigueur évidemment, mais cela fait prendre au film un léger coup de vieux…
Coup de vieux que le scénario ne subit pas. Heureusement d’ailleurs, vu son sujet : ce n’est pas tant les pulsions meurtrières d’un individu et la tension de savoir si l’acteur succombera ou non qui importe, c’est le regard que lance Bogdanovich sur la société moderne. De manière implicite, Bogdanovich prouve que de nos jours, ce ne sont plus les vampires et autres créatures qui effraient les gens, mais leurs voisins. Pourquoi avoir peur d’un loup-garou alors que son propre fils peut s’avérer un meurtrier en puissance ? Bogdanovich démontre la fin d’une époque, de toute une génération qui pouvait se balader tranquillement en rue, qui criait à la vue d’un Frankenstein ou d’une Momie ; dorénavant, plus rien ne les effraie, si ce n’est les faits divers. Un hasard si l’époque du film coïncide avec l’abolition du code Hays, de la censure et par-là même un changement de ce qui choque ou non ? Pas sûr…
Dans son propre rôle, Karloff est impressionnant, acteur fatigué, usé par des années de métier mais dont, au final, personne ne se souvient. On ne peut hélas pas en dire autant de Tim O’Kelly, qui en fait parfois un peu trop pour rendre son personnage de cadre moyen taré crédible.
Dommage donc que le film n’ait pas eu un budget plus confortable, ce qui aurait amélioré probablement l’ensemble du film et surtout permis de trouver des acteurs plus audacieux, plus expérimentés pour accompagner Karloff. On est dans un film influencé Roger Corman, et ça se sent. Mais bon, dans le fond on s’en fiche alors autant savourer le film.
Note : ***
09 juillet 2006
L'étrangleur de Boston (The Boston Strangler)
Un excellent thriller que cet Etrangleur de Boston.
Partant de faits authentiques, L’étrangleur de Boston raconte l’enquête concernant un serial killer ayant pour habitude de tuer ses victimes en profitant de son métier de plombier. L’histoire ne fut jamais clairement élucidée, l’assassin présumé souffrant de schizophrénie (donc de dédoublement de personnalité) et n’ayant donc jamais été clairement reconnu coupable…
Un film de serial killer de plus me direz-vous ? Pas exactement. Cette fois, ce n’est pas tant l’assassin en lui-même qui est exploité ici (celui-ci n’apparaissant qu’à la moitié du film et son nom étant cité de suite, pour annuler d’office les pistes des policiers…) mais bel et bien l’âme humaine et ses méandres, le côté sombre de l’homme. Un mari adultère aime étrangler les femmes pour ses plaisirs sexuels, un intellectuel savoure les jeux sadomasochistes, un pauvre diable dort à même les ressorts de son lit en collectionnant les sacs à mains… Autant de personnages troubles et dérangés qui constituent une galerie effrayante du Boston contemporain (les faits se déroulant durant les années 60, à l’époque de l’assassinat de Kennedy). Ce n’est que parmi ses malades que l’on retrouve l’assassin, finalement le moins probable puisque schizophrène. Une façon de dire que la société est malade, et comme le précise l’épilogue, qu’il faudrait songer à soigner les gens avant qu’il ne soit trop tard…
A la réalisation, un habitué du cinéma pop-corn intelligent puisqu’il s’agit de Richard Fleischer, réalisateur entre autres de 20 000 lieues sous les mers, Les Vikings, Tora ! Tora ! Tora ! ou encore Soleil vert. Déjà habitué au thriller avec L’assassin sans visage, Fleischer impose ici son style, à savoir une mise en scène sans fioritures, efficace dans sa manière de créer une ambiance : nous sommes en plein Boston des années 60, en prise à la paranoïa collective alors que le pays subit déjà une grave crise personnelle (guerre du Vietnam, assassinat de Kennedy…). La petite touche qui fait la différence, c’est que Fleischer apporte un nouvel élément de la construction narrative : le split-screen. Ce procédé qui consiste à diviser l’écran en plusieurs morceaux fut en effet utilisé pour la première fois dans ce film, et sera réutilisé plus tard avec talent par de nombreux cinéastes, Brian De Palma en tête…
Reste que le trio d’acteurs est excellent : Georges Kennedy est l’archétype du détective consciencieux tandis qu’Henry Fonda joue les investigateurs avec son calme habituel. La performance à saluer est donc celle de Tony Curtis, qui trouve là le rôle de sa carrière (vu que c’est quasiment toujours un contre-emploi qui constitue le clou d’une carrière…) en abandonnant les playboys ou les comiques de service pour devenir ce psychopathe halluciné. La scène finale, où il mime dans le vide la reconstitution d’un meurtre, est littéralement bluffante, tout comme son regard continuellement vide sur ce visage déformé.
Un film qui fit date dans l’histoire du cinéma pour son procédé technique, et une preuve de plus qu’il faut réhabiliter Richard Fleischer a rang des cinéastes incontournables. Un thriller angoissant, analysant la folie du meurtrier tout autant que la société dans laquelle il évolue. Une réussite du genre.
Note : ***
27 juin 2006
If...
Du cinéma purement anarchiste que ce If…
La rentrée des classes dans une 'public school' des environs de Londres, institution d'élite réservée aux privilégiés. Pour les nouveaux arrivants, l'année s'annonce rude : des châtiments corporels aux comportements sadiques, la discipline est assurée par d'anciens élèves surnommés 'les fouets'. Face à ces humiliations quotidiennes, Mick, Johnny et Wallace, trois amis anticonformistes, décident d'organiser la résistance en préparant une vengeance sanglante…
Resituons quand même un peu le contexte : nous sommes à la fin des années 60 (le film sortira justement en France en 1968…) d’où l’époque d’une explosion des fondations de la société conservatrice d’alors par les jeunes. Et dans une société aussi droite que celle d’Angleterre, il n’en fallait pas plus à un anarchiste comme Lindsay Anderson pour signer un film hors des sentiers battus.
Remarquons donc d’abord le scénario, qui dynamite les fondements de l’establishment anglais de manière plutôt radicale. Ici, l’université dans laquelle nos héros suivent des études, et qui est destinée à former la future élite anglaise, est représentée comme archaïque, autoritaire, dépassée et ultraconservatrice. Les professeurs usent et abusent de leurs autorités, les élèves subissent les châtiments corporels, les valeurs inculquées sont d’une autre époque, bref la formation suivie ne permet pas une évolution mais presque une régression de l’étudiant. Jusqu’à ce qu’une bande de copains se rebellent et vivent comme ils veulent vivre. Vu que ça ne plait pas, on tente de les réprimander, ce qui attise un peu plus leur haine envers les autorités (que ce soit les professeurs, les militaires ou le clergé). Et leurs révolutions théoriques sont vaines à chaque fois. Mais que se passerait-il s’ils faisaient une vraie révolution, avec de vraies balles ? Voilà l’illustration du titre du film. L’idée du scénario est de montrer un monde où le sexe (homosexuel ou hétérosexuel) hante constamment les personnes mais n’est jamais assouvi, un monde où l’idée de liberté se réduit à quelques images provenant de coupures de magazines et qui n’affleure même pas à la surface.
L’esprit de soumission domine au sein de l’école (et donc, au sein de la future société) et tout sens de coopération est remplacé par celui de la compétition. Bref, une formation en bonne et due forme au système capitaliste.
Lindsay Anderson n’annonce pourtant pas son film comme un message univoque, mais comme une aide au réveil des anarchistes dans l’âme. Il sépare cependant son film de la réalité, notamment par des passages en couleurs et d’autres en noir et blanc (même si, à la base, il ne s’agit qu’un d’un problème d’argent…). Anderson filme de manière libre, certaines scènes ne semblant pas avoir de sens bien défini, comme pour distancier encore un peu plus la réalité de la fiction. Il n’empêche que son but premier est de critiquer et d’appeler, l’air de rien, à un réveil collectif de la jeunesse britannique. Propos du réalisateur : « Mon travail a toujours témoigné d'une certaine tension : entre l'individu et la société, entre la liberté et la tradition, entre l'autorité et l'indépendance. J'ai voulu faire plus qu'un film sur le collège, un film sur l'histoire de notre monde… » Un procédé certes un peu vicieux mais pleinement assumé. Anderson n’appelle pas forcément à une réaction armée (la scène finale, dont certains diront qu’il s’agit d’une référence à Zéro de conduite de Jean Vigo, prouve bien que cette solution est à éviter si on ne veut pas perdre d’avance) mais à une réaction tout court.
Pour la petite anecdote, la Palme d’Or de 1969 fut le tremplin de deux carrières : c'est en voyant If… que Stanley Kubrick découvrit l'acteur Malcom McDowell (par ailleurs très bon ici) à qui il allait confier le rôle principal d’Orange Mécanique, quant à l'assistant réalisateur, il s’agissait ni plus ni moins que d’un certain Stephen Frears…
Un film choc, longtemps interdit, et pour des raisons évidentes puisqu’il appelle directement à la révolte de la nouvelle génération pour améliorer le monde. En près de 40 ans, le film est toujours d’actualité…
Note : ****
09 janvier 2006
Le cave se rebiffe
Une de ses pépites du cinéma français aux dialogues signés Audiard que ce Cave se rebiffe.
Annonçons quand même le casting, histoire de mettre l’eau à la bouche : derrière la caméra, Gilles Grangier, cinéaste oublié depuis mais qui pouvait se vanter d’avoir à son tableau des noms comme Jean Gabin, Lino Ventura, Bourvil, Louis de Funès, Bernard Blier, Jeanne Moreau, Fernandel, Paul Meurisse, Serge Reggiani, Danièle Darrieux… rien que ça. Face caméra, Bernard Blier et surtout l’immense Jean Gabin, habitué du cinéaste qu’il connaît comme sa poche. Et, last but not least, à la plume un certain Michel Audiard, qui déclarera lui-même plus tard que Le cave se rebiffe était l’un de ses films préférés.
Malgré tout le respect dû à Grangier, on regrettera quand même une mise en scène trop classique, pas assez enlevée pour illustrer cette histoire de voleurs volés ; il aurait fallu le panache d’un Verneuil pour monter ce film au panthéon des incontournables.
Mais la mise en scène est probablement la seule faiblesse du film. En effet, il est difficile de ne pas sentir la joie qu’on eu les acteurs à dire les dialogues savoureusement écrits par le génie du genre. Morceaux choisis :
« Et encore, là je parle juste question présentation, parce que si je voulais me lancer dans la psychanalyse, j’ajouterais que c’est le roi des cons ! Et encore, les rois sont à l’heure eux. »
« Un grand l’air con.
- C’est que ça court les rues les grands cons.
- Oui mais celui-là tu peux pas le louper. Si la connerie se mesurait, il servirait de mètre étalon. »
« Entre nous Dabe, une supposition, j’dis bien une supposition, que j’ai un graveur, du papier et que j’imprime pour un milliard de biftons. En admettant, c’est toujours une supposition, en admettant qu’on soit cinq sur l’affaire, ça rapporterait net combien chacun ?
- Vingt ans de placard : les bénéfices ça se divise, la réclusion ça s’additionne. »
« Pour une fois que je tiens un artiste de la Renaissance, j’ai pas envie de le paumer à cause d’une bévue ancillaire.
- Une quoi ?
- Une connerie de ta bonniche ! »
Et ainsi de suite. Difficile donc de prendre le film au sérieux, cette histoire pourtant millimétrée de faux et d’usage de faux. Dans leurs rôles, Blier et Gabin écrasent tout et tout le monde, imposant leurs charismes et leurs présences durant tout le film.
Le cave se rebiffe, ou le genre de cinéma qu’on ne verra malheureusement plus jamais : y a vraiment pas de justice…
Note : ***
05 octobre 2005
La Jetée
Un court-métrage mythique que cette Jetée.
Il faut savoir que ce n’est pas un court « classique » mais plutôt un photomontage : première surprise. Il n’est pas très courant effectivement de tomber sur une succession de clichés pour créer une fiction sur pellicule.
Mais ce serait bien mal juger Chris Marker, artiste de génie touche-à-tout, qui en plus de trouver une nouvelle forme de narration sur un scénario original repart aux sources du cinéma ; un film n’est-il pas une succession d’images ? Certes elles bougent, mais en y regardant de plus près, il en faut 24 légèrement différentes pour créer le mouvement, alors pourquoi ne pas se concentrer sur une seule ? L’effet est là, saisissant : le film est vivant sans le moindre mouvement !
Concernant le scénario, histoire de vous dévoiler le concept, c’est celui qui a inspiré L’armée des 12 singes de Terry Gilliam ; voici donc un pauvre quidam vivant dans un avenir apocalyptique projeté dans le passé (par la pensée) afin de trouver des remèdes aux fléaux que connaît la Terre du futur. Rappelons que nous sommes en 1962, que la Guerre froide relance un intérêt considérable pour les avancées technologiques et que l’avenir ne s’annonce pas des plus joyeux…
Ce qui frappe réellement dans ce film, c’est l’anarchisme de Marker, l’anticonformisme qui le pousse à rejeter toute base préétablie du cinéma : en plus de refser la notion même de métrage comme on l’entend, il s’offre l’audace de faire un film égocentrique, que lui seul peut comprendre : flash-back, flash-forward, on fini par se perdre dans le temps et dans l’histoire, ce que voulait justement Marker : nous perdre pour mieux nous faire pendre conscience du danger de plus en plus proche (et si la troisième guerre mondiale n’était pas demain mis aujourd’hui voir commencée hier ?).
Pourtant, Marker ne rejette pas une certaine forme de poésie, notamment dans une histoire d’amour vouée à l’échec puisque l’âme du héros tombe amoureuse d’une femme bien vivante mais dans le passé. Mêler science-fiction et poésie n’est pas toujours facile, mais Marker l’a réussi !
Véritable réflexion sur l’image, sur le cinéma en lui-même, sur la technologie, sur l’avenir, sur l’Homme, La Jetée s’inscrit dans l’Histoire du cinéma comme un court-métrage unique, visionnaire, sublime : un chef-d’œuvre de trente minutes incroyable.
Note : *****
