02 novembre 2007
58 minutes pour vivre (Die Harder)
Une recette qui marche ne fonctionne pas forcément entre n’importe quelles mains. Voici la leçon à tirer du décevant Die Hard 2 – 58 minutes pour vivre.
Inspiré du roman 58 minutes de Walter Wager (d’où le titre français complètement crétin car sans rapport avec le film), le film devait originellement être réalisé par John McTiernan mais, faute de temps libre (le cinéaste étant accaparé par A la poursuite d’Octobre Rouge), on confia la réalisation à un cinéaste d’origine finlandaise, Renny Harlin (futur réalisateur de Cliffhanger et Driven… sans commentaires). Déjà débordé par son film The adventures of Ford Fairlane, Harlin accepte pourtant de reprendre la série à son compte, espérant sans doute tirer profit de la popularité du film précédent. Pourtant, les choses vont rapidement décliner : en plus d’un scénario bancal, Harlin ne va pas savoir tenir son budget (il fut un moment où le film coûtait pas moins de 20 000 dollars à la minute) et à peine ses délais (le film arrivera dans les cinémas comme « wet prints », adjectif sans équivoque).
Heureusement que Bruce Willis était là. Sans lui, on ose pas trop imaginer à quoi aurait ressembler ce produit d’action des années 90. Toujours aussi irrésistible quand il descend un terroriste tout en balançant une réplique forcément culte. Pour le reste, on repassera : des personnages stéréotypés au maximum, interprétés avec peu de conviction par la plupart des acteurs sauf William Sadler qui croit dur comme fer à son rôle de bad guy, en vain.
Côté réal, Harlin ne cherche pas trop à se mesurer à McTiernan, ce qui est bien, et livre ce qu’il peut en terme d’action : la plupart des scènes sont ainsi réussies même s’il manque cette touche de magie qui rendait dans Piège de cristal l’invraisemblable possible ; ici, l’absurdité de certaines scènes fait rire alors qu’il devrait faire frémir.
Il faut dire que le pauvre cinéaste n’avait pas un matériel suffisant à sa disposition pour espérer mieux : en plus d’offrir des caricatures en guise de personnages et une suite parfois incohérente d’événements, le scénario enchaîne l’inutile avec le nuisible ; quid d’une galerie de personnages dont on se moque (le sergent Al Powell en clin d’œil forcé, la femme de McLane uniquement présente dans un pseudo but de suspens) quand il n’aligne pas des poncifs vus et revus des dizaines de fois (la tentative d’évasion d’un terroriste hautement dangereux… évasion assez drôle au passage, ou comment un homme de son importance n’est surveillé que par un gardien adolescent et naïf).
Suite presque sans saveur de l’un des meilleurs films d’action de tous les temps, Die Hard 2 permet surtout de confirmer le talent de Willis et d’offrir à l’occasion quelques scènes d’action intéressantes. Un résultat bien maigre en comparaison du premier et du troisième opus.
Note : **
Une journée en enfer (Die Hard with a vengeance)
Il est de coutume d’observer que, dans une série, le troisième épisode est souvent moins bon que le second épisode : Alien, Le Parrain, Matrix, Mad Max, Desperado sont autant d’exemples connus. Cela étant, il ne faut jamais au grand jamais faire de généralité, surtout pour la saga Die Hard où c’est John McTiernan himself qui revient mettre un peu d’ordre !
A l’origine, on retrouve un scénario de Jonathan Hensleigh, intitulé Simon Says, où Zeus est une femme et dont le but est d’être la troisième séquelle de L’arme fatale. Ou comment un cambrioleur-terroriste joue avec les nerfs de la police pour braquer une réserve fédérale d’or à Manhattan (ce qui vaudra d’ailleurs à son auteur un petit moment en compagnie du FBI, lesquels se demandaient comment Hensleigh pouvait connaître autant de détails ; il les avait simplement lus dans un article du New York Times !). Finalement, on modifie un peu l’histoire et on colle l’idée à la série Die Hard, avec le retour de McTiernan qui vient de se vautrer joliment avec son Last Action Hero deux ans plus tôt. Si Bruce Willis rempile pour la troisième fois, reste à lui trouver des partenaires : c’est ainsi que Laurence Fishburne décline le rôle au profit de Samuel L. Jackson (qui s’inspirera de Malcom X pour créer son personnage) et que Sean Connery décline poliment le rôle de Simon, n’ayant vraiment pas envie de jouer un vilain aussi diabolique (ce sera David Thewlis qui sera choisi, vite remplacé par Jeremy Irons).
Ayant visiblement souligné les défauts de Die Hard 2, dont le plus important est qu’une recette ne marche qu’une fois, McTiernan s’abstient d’enfermer McLane dans un espace clos (immeuble/aéroport), de le limiter dans le temps (une nuit) et de l’isoler contre tous les bad guys ; cette fois, c’est New-York, pendant toute une journée et même une partie de la nuit, qui va servir de champ de bataille entre McLane et son adversaire, ce même McLane qui trouve en Zeus plus qu’un compagnon de route un véritable aide de camp (il résout bien plus d’énigmes que McLane lui-même). Hors de question aussi de jouer sur le sérieux (l’évasion d’un dictateur dans Die Hard 2) et donc retour au « terrorisme prétexte à un cambriolage » ; dès lors, pourquoi ne pas s’amuser un peu ? Des clins d’œil relativement discrets (les camions des terroristes sont frappés du sigle Pacific Courrier, alors que dans Die Hard c’était Atlantic Courrier) aux coups de théâtre shakespeariens (Simon est le frère d’Hans) vite tournés en dérision (Simon accorde à McLane que son frère était un sale con), McTiernan se parodie, fait référence à lui-même et ressort quelques trucs qui marchaient bien au début. Il se permets même, conscient du statut de son film, de faire ce qu’il veut (la scène torride entre Simon et sa lieutenant fut rajoutée uniquement parce que McTiernan savait qu’il obtiendrait une restriction d’âge pour son film). McTiernan plaisantin n’est cependant pas synonyme de McTiernan fainéant, loin de là : toujours aussi efficace, la mise en scène du réalisateur semble encore plus nerveuse, plus millimétrée, plus explosive qu’auparavant, le cinéaste étant devenu en quelques années une valeur sûre du cinéma d’action et du suspens.
Evidemment, le film ne serait pas ce qu’il est sans Bruce Willis, toujours aussi impeccable mais qui, pourtant, semble se faire voler la vedette par Samuel L. Jackson, dont le personnage de Zeus reste un élément-phare de sa carrière. Plus qu’une complémentarité façon buddy-movie, c’est carrément un double de McLane qui nous est proposé là, le physique en moins mais le cérébral en plus. A noter enfin que Jeremy Irons n’a rien à envier à Alan Rickman dans le genre méchant de la série, composant un Simon Grüber diabolique à souhait mais également très dans l’esprit mercenaire, sans attache même s’il ne peut s’empêcher de venger son frère alors qu’il ne l’aimait guère. La fin alternative, présente sur le dvd, permet d’ailleurs de juger un peu mieux du caractère intellectuel de Simon, trait rarement souligné dans les films d’action sauf les Die Hard justement, ou lui et McLane s’adonnent à un jeu de devinettes incroyables.
Même s’il n’atteint pas le degré de réussite de Die Hard, le sentiment de déjà-vu lui coupant l’herbe sous le pied, Die Hard 3 reste le second meilleur film de la série, justement parce qu’il propose une approche sensiblement différente de la saga tout en conservant les idées principales et, surtout, parce que le génial John McTiernan revient derrière la caméra faire preuve d’une maestria sans pareille lorsqu’il s’agit de faire exploser un magasin, inonder un aqueduc ou forcer Bruce Willis à dégommer un hélicoptère avec seulement deux balles. Yippi-kaï John !
Note : ****
31 août 2007
Trainspotting
Ah la drogue, sujet délicat à aborder au cinéma car très mal pris par la majorité des spectateurs. Comment ne pas être pris pour un donneur de leçon quand on fait un film sur ce sujet, alors qu’il est courant que la poudre blanche fasse son chemin dans le monde du septième art ? Pourtant, un réalisateur a eu l’audace d’aborder ce thème de manière très personnelle : un certain Danny Boyle et son chef-d’œuvre Trainspotting.
Alors qu’il court pour échapper à des gardes (à moins que ce ne soit vers sa perte ou, pire, après la vie ?), Renton nous explique sa vision de la vie : « Choisir la vie, choisir un boulot, choisir une carrière, choisir une famille, choisir une putain de télé à la con, choisir des machines à laver, des bagnoles, des platines laser, des ouvre-boîtes électroniques, choisir la santé, un faible taux de cholestérol et une bonne mutuelle, choisir les prêts à taux fixe, choisir son petit pavillon, choisir ses amis, choisir son survet' et le sac qui va avec, choisir son canapé avec les deux fauteuils, le tout à crédit avec un choix de tissu de merde, choisir de bricoler le dimanche matin en s'interrogeant sur le sens de sa vie, choisir de s'affaler sur ce putain de canapé, et se lobotomiser aux jeux, télé en se bourrant de MacDo, choisir de pourrir à l'hospice et de finir en se pissant dessus dans la misère en réalisant qu'on fait honte aux enfants niqués de la tête qu'on a pondu pour qu'ils prennent le relais, choisir son avenir, choisir la vie. Pourquoi je ferai une chose pareil ? J'ai choisi de ne pas choisir la vie. J'ai choisi autre chose. Les raisons ? Y a pas de raison. On a pas besoin de raison quand on a l'héroïne ». Le ton est donné. Pourquoi s’emmerder avec les femmes, l’argent, le boulot, la famille alors que quand on s’injecte un fix, tout est merveilleux ? Pourtant Renton tente de décrocher, de devenir quelqu’un de bien, sauf que c’est toujours dans la normalité que les pires crasses nous arrivent…
A la base de tout ça, Irvin Welsh qui est l’auteur du roman original. Plusieurs fois on lui propose d’adapter son récit pour l’écran, il refuse, mais finit par céder avec Andrew MacDonald et John Hodge, qui ont pour seule consigne de ne pas adapter le roman dans l’esprit « social » cher à Ken Loach. Pas de soucis, ce n’était pas spécialement le but de la manœuvre. Côté réalisme, on peut compter sur Hodge, ancien médecin et donc habitué des toxicomanes (pour preuve, il a vécu lui-même l’épisode de la télévision volée dans un home pour personnes âgées). Reste à trouver quelqu’un de porter le délire visuel à l’écran, et ça tombe bien parce que Danny Boyle se montre intéressé, lui qui connaissait déjà MacDonald et Hodge depuis l’époque de Petits meurtres entre amis. Tant qu’on y est, on refait appel à Ewan McGregor et quelques seconds rôles (Ewen Bremner qui avait déjà joué dans une adaptation de Trainspotting au théâtre, Johnny Lee Miller en fan de James Bond alors que son grand-père Bernard Miller interprétait M dans la série jusqu’en 1979) et pour mieux les préparer, on leur dit de revoir L’arnaqueur, L’exorciste et Orange Mécanique tandis que McGregor fond pour ressembler un maximum à un toxicomane. Après 7 semaines de tournage seulement, le film qui devenait devenir le 10ème meilleur film britannique de tous les temps selon le British Film Institute est fini et prêt à devenir LE film culte des années 90 en Angleterre.
Bien qu’il ait pour héros des junkies et un psychopathe (jubilatoire Robert Carlyle), le film n’est pas vraiment un drame. Il s’agit plutôt d’une comédie noire, bien noire, so british dans un humour un peu trash (la plongée de Renton dans les w.c.) mais terriblement attirant. On frôle le scato (le réveil de Spud dans la chambre de la fille) mais on y sombre jamais, loin de là. C’est l’humour parfois diabolique, totalement absurde (comme la théorie sur la Vie et son rapport avec Sean Connery selon Sick Boy) mais vraiment décalé. Sans méchanceté même. Avec juste ce qui faut de mauvais goût : par exemple, l’équipe de football qui joue contre nos drogués au début n’est autre que les membres d’une association pour toxicomane. Ou encore ce bouquin que lit Renton, sur la vie de Montgomery Clift, célèbre pour ses déboires avec ses addictions à l’alcool et aux drogues. A moins que ce ne soit un hommage, comme le film en fourmille : Orange Mécanique et Taxi Driver dans la boîte de nuit, L’exorciste avec la tête du bébé qui fait un tour de 360°, Il était une fois en Amérique ou encore Tirez sur le pianiste à travers deux plans identiques aux films précités et enfin, incontournables, des clins d’œil aux Beatles comme s’il en pleuvait : les films Hard Day’s Night et Help ! ou les jaquettes des albums Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band et Abbey Road.
La mise en scène de Boyle trouve enfin son apogée avec ce film, après quelques essais dans Petits meurtres entre amis. Avec un sens incroyable du timing, le cinéaste nous raconte plus une suite d’épisodes, un tout unique : la vie de Renton est cohérente, comme les conséquences de ses actions : il arrête la dope, les ennuis arrivent. Il la reprend, ils empirent. Ainsi va la vie qu’il ne voulait pas choisir au début de son récit. Pourtant, il n’y a aucun message moralisateur, aucune prise de position irrévocable : être junkie a ses avantages et ses inconvénients. Libre à chacun de le devenir ou pas, tout en étant conscient des dangers que cela comporte (le sida est frontalement abordé même si brièvement). Boyle ne se pose jamais comme moralisateur, puisque ces personnages n’ont rien de héros.
Du point de vue du récit également, le travail sur la narration est soignée puisque étant à la première personne du singulier, beaucoup de délires sont permis : du délirant passage aux « pires toilettes d’Ecosse » à l’insoutenable crise de Renton lors de sa cure, chaque moment du film est pleinement décrit selon la vision de notre personnage principal, à la manière justement d’un Orange Mécanique dont Trainspotting se pose comme un fervent admirateur.
Dans le rôle principal, un Ewan McGregor comme on en verra jamais plus, aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau, répondant pleinement aux exigences de son personnage sans broncher. Le rôle de sa vie en somme, et il semble le savoir puisqu’il se donne à fond et que cela s’avère très payant. Parallèlement, ses camarades de jeu n’ont pas grand-chose à lui envier, du flegmatique Johnny Lee Miller au remarquable Ewen Bremner en Spud un peu limité, les seconds rôles étant pourtant dominés par un Robert Carlyle inoubliable que l’on croirait presque être le fils spirituel de James Cagney tant il est imprévisible.
A souligner finalement une b.o. extraordinaire, mélange improbable (donc réussi) de Bowie, Iggy Pop ou Lou Reed avec Pulp, Underworld ou encore Blur et (après tout pourquoi pas) même Bizet. A l’image du film, cette bande originale est jeune et dynamique, tantôt nostalgique tantôt décalée et (surtout) sans temps mort. L’exemple parfait d’un bon accompagnement musical dans un film.
Œuvre culte mais, surtout, réussie, Trainspotting n’est peut-être pas aussi anarchiste qu’on a voulu le prétendre à sa sortie ; outre une réflexion sur la drogue qui se permets de montrer des choses sans les juger (ce qui en fait l’un des films les plus puissants sur ce thème), il s’agit aussi d’un hommage au cinéma de la part de Boyle. Rarement adaptation aura été à la fois si sincère et si personnelle.
Note : *****
05 juillet 2007
C'est arrivé près de chez vous
En Belgique aussi, les contes de fées existent, même s’ils sont teintés d’humour second degré et de pas mal de mousse d’une bonne blonde. Voici par exemple l’histoire d’un film sur lequel personne ne misait, voici l’histoire de C’est arrivé près de chez vous.
Il était une fois trois allumés dont l’humour n’avait d’égal que la puissance du coude au comptoir : Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde. Alors que Benoît connaissait quelques disputes avec les études en général, ses amis Rémy et André ne pouvaient pas se vanter de faire mieux, si ce n’est que eux se voyaient déjà réaliser des films. Après un premier court métrage ensemble (Pas de C4 pour Daniel-Daniel), nos trois amis décidèrent, pour le film de fin d’études de Rémy, de décrire le quotidien d’un serial killer en parodiant quelque peu une émission très prisée (et très voyeuriste) à l’époque : Striptease.
Une chose en amenant une autre, le film de fin d’études se transforma en premier long métrage pour nos joyeux lurons, pas si joyeux que ça quant il fallait monter le film : appels à la famille et aux amis (Benoît invita même a famille sans jamais lui dire le sujet du film), fouilles des poubelles des studios pour récupérer des morceaux de pellicule, tournage sans autorisations et véritables tournées chez Malou, bref la bande eut bien des difficultés à arriver au bout de ses peines, et il fallut plus d’un an pour arriver au but ultime : Cannes.
Se rendre à ce prestigieux festival était déjà merveilleux pour nos héros nationaux, mais ils n’étaient pas encore au bout de leurs surprises (et pour dire vrai, nous non plus) : projeté en séance de minuit, le film attira bien vite l’attention des festivaliers. « Viens vite, il y a des Belges qui ont fait un truc de fou ! » s’exclamait un spectateur, tandis qu’un inconnu du nom de Quentin Tarantino se battait avec 4 gardes de la sécurité pour aller voir le dit film de dingue. Trois récompenses plus tard, nos amis rentrèrent dans leur plat pays en abandonnant à la vue de tous leur bébé. Le résultat ne se fit pas attendre : le film culte de la décennie, pourquoi pas même de l’histoire du cinéma belge, attirait tous les curieux, repoussant les plus sensibles d’entre eux pour fasciner les amoureux du cynisme et de l’humour noir. Preuve avec cette affiche qui choqua : à la base, ce n’était pas un dentier mais une tétine de bébé qui voltigeait parmi les flots de sang. Mais la censure trouva cela « de trop »…
Quel était donc le secret de cette réussite ? Le scénario à double niveau sans doute : d’une part une satire féroce et sans concession de la télé réalité, du voyeurisme et de la place du spectateur dans ce qu’il regardait (l’équipe documentaire participant activement aux meurtres de Benoît au fil du temps) mais d’abord et surtout à un ton débridé et un humour que l’on avait encore jamais osé jusque là : du veilleur de nuit noir à la mamy cardiaque, de l’anniversaire sanglant au cocktail référant au petit Grégory Villemin, chaque phrase, chaque situation poussait à son paroxysme la limite du bon goût et n’hésitait d’ailleurs pas à la franchir allègrement. Il faut dire que notre « héros » n’en est pas un : assassin pour le plaisir autant que pour l’argent, raciste et sans égard pour femmes, vieillards et enfants, son amour de la poésie n’épargne en rien ce côté détestable qui émane de lui alors que, honte à nous, on ne peut s’empêcher de l’adorer, de réciter à sa place ses répliques devenues cultes.
Qu’aurait été un tel personnage si ce n’était pas Benoît Poelvoorde qui l’avait interprété ? Quelque chose de totalement différent, et allons plus, quelque chose d’indigeste. Pour son premier vrai film, Poelvoorde écrase déjà tout, laissant deux types de cadavres sur son passage : les morts du films et nous, morts de rire. La comédie est un art très délicat, et Poelvoorde y excelle comme nul autre de sa génération.
Malheureusement, le film a bien du mal à tenir ses promesses, et si l’humour reste présent longtemps, on ne peut s’empêcher de regretter que la seconde moitié du film traîne, tire en longueur, soit moins inoubliable que la première partie, et il arrive parfois que le sourire qu’on ne pouvait plus effacer de notre visage s’en aille de lui-même.
Mais qu’importe ! Le film est ce qu’il est, autrement dit une pierre précieuse rare car brut, sans influence quelconque si ce n’est le caractère déjanté de ses trois auteurs, et dont l’humour acide traverse les âges et les générations sans prendre la moindre ride. Moralité : la personnalité dans un film, ça fait beaucoup, la bière ça fait le reste. Cinéma, cinémaaaaaa !!!!!
Note : ***
02 avril 2007
Sleepers
Les Américains sont des masochistes invétérés : plus les sujets abordés au cinéma démontent leur façade de gens biens propres sur eux, plus ils aiment et en redemandent. Les cinéastes, eux, s’en donnent à cœur joie de signer des films « polémiques » pour faire croire que ce sont des auteurs. C’est de cette manière que naissent des films comme Sleepers, histoire de pédophilie, ode à l’amitié et bénédiction de vengeance meurtrière…
Ne tournons pas autour du pot, le fond de l’histoire laisse sceptique : peut-on vraiment tuer pour une juste cause ? Inspiré du livre autobiographique de Lorenzo Carcaterra, que les institutions pénitentiaires des USA dénoncent comme un tissu de mensonges, le scénario n’éclaire guère le sujet : oui, le salaud qui a fait ça méritait une sentence, mais ne devait-elle pas être légale ? En dépit, le film prône l’amitié et l’innocence de l’enfance, tout en dénonçant la pédophilie visiblement fréquente au pays de l’Oncle Sam.
Levinson a d’ailleurs la pudeur d’occulter ces scènes qui auraient été insoutenables de toute manière. Il préfère ce concentré sur la manière implacable dont la juste vengeance des quatre amis se préparent. Comme cité en exemple dans le film, c’est du Monte Cristo en plein. Si le film tarde cependant à démarrer, c’est pour mieux démonter un à un les rouages d’un système défaillant, accusant clairement les institutions correctionnelles en les désignant non comme aides aux délinquants mais comme bonus (voir raison) de leur déviance.
On regrettera deux petits éléments cependant : d’une part, au niveau du scénario, une certaine « hollywoodisation » qui consiste à insérer un semblant de relation intime entre Jason Patric et Minnie Driver. Bien qu’on ne remette pas cette « liaison » en doute, on a un peu de mal à vraiment cerner son importance dans le récit, tout comme cette idylle gâchée entre les personnages de Brad Pitt et Minnie Driver. L’autre reproche revient à la mise en scène de Levinson, qui aussi sobre puisse-t-elle être lorgne un peu trop du côté de chez Scorsese pour sa description de l’Amérique sixties. Un léger manque de personnalité qui contraste un peu avec le reste du film, d’autant que Levinson n’est pas un amateur.
L’élément le plus frappant dans ce film réside évidemment dans son casting de fou : Robert de Niro, Dustin Hoffman, Kevin Bacon, Brad Pitt, Jason Patric, Minnie Driver, Vittorio Gassman, rien que ça ! Chacun parvient à tirer son épingle du jeu d’ailleurs, certain (Bacon, Gassman) mieux que d’autres (Patric, Pitt) mais tous restent agréables à regarder. On regrettera toutefois les performances un peu en retrait (et légèreté) des monstres De Niro et Hoffman mais bon, rien que leurs présences suffisent à notre bonheur.
Un film de facture honnête, un brin longuet, quelques facilités dans le scénario et une mise e scène qui n’est pas exempte de tout reproche ; pourtant, c’est un formidable plaidoyer pour la fidélité en amitié, pour le sens de la justice et une attaque directe et sans concession à un système défectueux et dangereux. Du cinéma pop-corn engagé comme on les aime.
Note : ***
17 janvier 2007
Killing Zoé
Tarantino a ouvert des portes dans le monde du cinéma à des cinéastes et à des films parfois spéciaux. C’est un peu le cas de Killing Zoé, premier film de Roger Avary.
Pour rappel, Avary est le grand pote de Tarantino, celui qui a participé activement à l’écriture de Reservoir Dogs et surtout Pulp Fiction. Et c’est durant des repérages pour Reservoir Dogs justement qu’Avary voit bien un film qui parlerait d’un braquage de banque. Alors quand ce dernier passe à la réalisation, sponsorisé par Tarantino et Lawrence Bender qui plus est, on est en droit d’attendre une petite merveille… Jusqu’à ce que la réalité nous explose au visage : Killing Zoé est bien plus proche du navet que du chef-d’œuvre.
Sauvons les meubles et précisons que le casting était joli à la base, et la réalisation d’Avary n’est pas mauvaise en soi. Mais hélas, c’est à peu près tout ce qu’on peut sauver de ce film tant il semble bâclé, sans rejeter la faute aux distributeurs (la director’s cut n’a rajouté que trois malheureuses minutes qui ne changent absolument rien !)
D’abord, le scénario est inexistant : là où on s’attendait à un film minutieux, drôle ou même consistant, le contre-pied est fatal : le braquage en lui-même ne dure qu’un tiers du film, et vire plus au bain de sang gratuit (et grotesque) qu’à un hold-up, les 20 premières minutes sont fades (naissance d’une histoire d’amour être un perceur de coffre et une putain… original) et les 40 minutes précédant le coup auraient mérité un meilleur traitement : des idées sont lancées sans être exploités (le sida d’Eric) et les trips héroïnomanes sont cools un temps mais finissent par lasser. A croire que le film veut plus décrire le monde de la drogue qu’un braquage de banque, mais là aussi on a vu mieux.
Les acteurs limitent la casse mais de peu : Eric Stoltz n’a rien à se reprocher, mieux même il joue bien, tandis que Julie Delpy est sous-exploitée et Jean-Hughes Anglade, marquant, sombre parfois dans l’excès et perd sa crédibilité.
Enfin, la réalisation d’Avary est certes honorable sur le plan des cadrages mais manque considérablement de rythme, de ligne directrice et surtout de ce soupçon magique qui font de Tarantino un cinéaste ultraviolent mais regardable ; ici, c’est tout le contraire.
Une grosse déception donc, de la part d’un artiste qui se prétendait meilleur que ça. Plus de rigueur et plus de travail aurait pu faire de Killing Zoé le digne héritier d’un Après-midi de chien ; il en est réduit à en être la pâtée.
Note : *
29 juillet 2006
La liste noire (Guilty by suspicion)
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le cinéma américain a déjà connu quelques années difficiles, mais ce n’était rien par rapport aux années du maccarthysme. ET c’est durant cette période sombre que nombre de carrières ont vu leurs fins, comme l’illustre La liste noire.
Qu’est-ce que le maccarthysme ? C’est très simple : dans les années 50, les USA « subissaient » la « menace » du bloc communiste, qui s’installait un peu partout : Guerre Froide, Mao Tsé-Tung au pouvoir, début de la Guerre de Corée… Bref, les USA avaient peur, et c’est pourquoi le sénateur Joseph McCarthy a jugé bon de « traquer » les communistes et leurs idées perverses sur le territoire américain. Rapidement, le monde du cinéma fut mis à l’épreuve, avec une liste de supposé communistes (contenant entre autres les noms de Sterling Hayden, Joseph Losey, Arthur Miller, Robert Rossen, Charles Chaplin…) et la fameuse liste des « 10 d’Hollywood » dont faisait partie Dalton Trumbo. Sous la contrainte, et pour ne pas se voir refuser l’accès à la profession, certains artistes donnèrent des noms de personnes adhérant à l’idéologie communiste. Le cas le plus célèbre reste Elia Kazan, dénigré dès cet instant dans tout le monde du cinéma (ce qui le poussa à réaliser Sur les quais, comme pour justifier son acte…). Le maccarthysme prit fin vers 1954, après la chute du pouvoir de McCarthy, qui mourut alcoolique en 1957. On estime à plusieurs milliers de personnes qui ont vu leurs vies détruites à cause de cette « chasse aux sorcières ».
C’est cette période sombre que décrit La liste noire, dont le titre original Guilty by suspicion est beaucoup plus équivoque. Comment, par simples pressions morales, la carrière et même la vie d’un brillant cinéaste fut détruite pour finalement peu de choses. Si les noms sont fictifs, il n’est pas bien difficile de faire des rapprochements avec la réalité : Chris Cooper joue le rôle d’un cinéaste qui balance ses amis (Elia Kazan ?) tandis que De Niro joue un cinéaste pour qui son art est tout, et qui finalement s’exilera en Europe (Chaplin ?).
Irwin Winkler, producteur averti, signe là son premier film en tant que réalisateur. Si le rendu de l’époque est génial (on sent pleinement la paranoïa qui règne partout), on regrettera quelques faiblesses narratives, comme l’apitoiement du meilleur ami de De Niro quand il vient lui demander pardon car il veut le donner aux juges… Heureusement, dans l’ensemble le film tient la route et ne sombre pas trop dans les stéréotypes. Il y a même des détails amusants, comme de revoir le tournage d’un western qui s’apparente au Train sifflera trois fois, œuvre dénonçant volontiers le maccarthysme…
Evidemment, c’est la prestation de De Niro qui domine le film, dont les moments de doutes sont très bien rendus. Sans en faire de trop, De Niro colle à l’esprit torturé de son personnage, vit ses doutes, ses craintes et ses coups durs. Lui qui avait déjà côtoyé l’univers d’Hollywood des années 50 avec Le dernier nabab retrouve rapidement ses marques et écrase ses partenaires, que ce soit Chris Cooper, Annette Bening ou Georges Wendt… A noter les apparitions rapides de Martin Scorsese en… cinéaste et Tom Sizemore.
Un film certes un peu faible niveau scénario, ainsi que dans la mise en scène, mais dont le sujet mérite qu’on ne l’oublie pas, histoire de ne pas répéter les mêmes erreurs. Enfin, si c’est possible…
Note : ***
20 juillet 2006
Bernie
Il est de ces artistes qui ont vraiment un univers à part, un monde qui leur est propre quitte parfois à sembler hermétique. Albert Dupontel est de ceux-là, comique dérangé et dérangeant, qui s’il sait se faire sage pour les films des autres, sait aussi titiller là où ça fait mal, dans la morale bien pensante.
Bernie vient de cette volonté de faire un film en marge du genre, une comédie acide sur fond de constat social déplorable. Acide oui, car ils sont nombreux les moments où l’on ri puis, l’instant d’après, on a du mal à avaler sa propre salive…
Dupontel est barje, qu’on se le dise, mais un barje modéré. Il a l’art de servir de la comédie morbide, mais de telle manière qu’on finit par l’accepter. Ainsi, quelques dialogues semblent crus (« quand j’aurai fini de t’enculer, on pourra voir le soleil se lever ! ») ou même agressifs (lorsque Bernie arrache la tête d’un oiseau avec ses dents, et dit en la mangeant : « ce qui est embêtant dans les oiseaux, c’est les becs ! ») mais dans le fond, c’est dans l’esprit du film, du 3918e degré, donc ça passe.
D’autant que Dupontel a une volonté de bien faire, de styliser sa mise en scène en la chargeant de symboles (la scène d’ouverture) ou de chercher des effets un peu inédits (la caméra pivotant rapidement sur elle-même, pour représenter le point de vue d’un gyrophare…). D’autant que le montage rapide permet au film de ne pas laisser le spectateur trop choqué par ce qu’il voit, en lui offrant une scène plus ou moins normale pour le remettre de ses émotions.
Il faut aussi admettre que Dupontel a su, pour son premier film aussi barré, s’offrir un casting des plus alléchants. Roland Blanche, Roland Bertin, Hélène Vincent, Paul le Person et Claude Perron sont les personnages de cette histoire de dingue, mais ils ne semblent aucunement dérangés par ça. Mieux encore, ils se laissent aller à leur pulsions, et offrent ainsi une dimension tragi-comique à leurs personnages qui se ressent à travers le film.
C’est quand même un peu dommage que le scénario soit plutôt léger d’ailleurs, même s’il permet certains niveaux de lecture, il n’en demeure pas moins basique. On en tient pas trop rigueur remarquez, le choc des images étant assez important pour nous faire oublier le manque d’originalité et de rigueur du script…
Un premier film qui ne ressemble à aucun autre, drôle et violent, qui ne laisse pas indifférent. Bernie choque, Bernie provoque, Bernie n’est pas à mettre dans toutes les mains, mais Bernie est personnel. N’est-ce pas le propre des grands artistes ?
Note : ***
26 mars 2006
Copycat
Un énième thriller américain n’ayant rien de vraiment innovant que ce Copycat.
Pourtant, tout partait de bonnes idées : un serial killer changeant de méthode à chaque crime pour honorer les plus grands meurtriers, un casting de haut niveau (Sigourney Weaver, Holly Hunter…), un scénario aux nombreux moments de tensions… Qu’est-ce qui a bien pu clocher alors ?
Eh bien quasiment tout. Tout d’abord un scénario bafoué par une mise en scène d’un classicisme absolu, et d’un académisme très convenu. Le film s’articule comme une suite de blocs au lieu d’être un tout réellement cohérent. Décliné sous forme de série télévisée, s’aurait été un succès incroyable.
Le tempo est également une faille du film, beaucoup trop déséquilibré pour tenir le spectateur continuellement en haleine.
Heureusement que les actrices viennent relever le niveau, jouant sans fautes mais sans réelles surprises non plus.
On appréciera la volonté d’avoir bien voulu faire de la part des scénaristes, mais il y a ce petit coté voyeuriste malsain qui plombe l’ensemble du film, n’étant pas excusé par une mise en scène qui tente de ressembler au Silence des agneaux mais qui n’y parvient jamais, et où le final prêt plus à rire qu’à flipper, prétexte à une éventuelle suite au cas où.
Une déception donc, même si à la base on ne s’attend pas forcément à un grand film.
Note : *
06 février 2006
Rosetta
Une vision acerbe d’une société en perdition : voilà ce qu’est Rosetta.
A l’époque, imaginez la grosse claque : un film exclusivement ciblé social réalisé par deux frères belges qui commencent seulement à percer remporte à la surprise générale la Palme d’Or, présidé par David Cronenberg ! Et comme si ça ne suffisait pas, le Prix d’interprétation est également attribué à l’actrice principale, Emilie Dequenne ! Des films qui ont reçu ces deux récompenses, ça se compte sur une main, et ce n’est pas réalisé par n’importe qui (Barton Fink des frères Coen par exemple). Mais le film méritait-il vraiment autant d’honneur ? Eh bien oui… et non.
Oui car les frères possèdent un style que les autres n’ont pas. Leur manière de mélanger fiction et documentaire est réellement saisissante, même si elle ne constitue pas le sommet du genre. Et puis le but était très honorable : montrer à une majorité de gens qui ne regardent pas les journaux télévisés correctement que la misère est vraiment partout, qu’on soit dans un pays « civilisé » ou non. Et puis il ne faudrait pas oublier la formidable révélation que fut Emilie Dequenne…
Mais personnellement, je m’arrête là. Je ne critique absolument pas le cinéma des frères Dardenne, loin de là. On peut même leur dire merci de représenter aussi fièrement le cinéma belge à l’étranger. L’ennui, c’est que je n’accroche pas.
Certes l’aspect documentaire (longs plans, caméra à l’épaule, jeu du champ/hors-champ…) est dans la plus pure tradition belge (c’est à travers ce cinéma que nous nous sommes formés, et encore maintenant des gens comme Benoît Mariage sont issus de là) mais il ne convient pas trop à ce type de cinéma. La face cachée des villes belges est très bien montrée, je l’accorde, mais doit-on pour autant le souligner aussi fortement ? C’est là l’ennui des Dardenne selon moi : leurs propos sont justes, la psychologie très bien utilisée mais les traits sont grossis à tel point que le spectateur ne s’identifie plus au personnage principal mais finit par s’ennuyer.
Et puis c’est une bien triste réalité mais cela personne ne l’ignore ; pourquoi dès lors focalisé son cinéma uniquement là-dessus ? Je reste convaincu que s’ils faisaient un cinéma plus léger, les frères Dardenne pourraient avoir une notoriété encore plus grande. Mais bon, je peux me tromper.
Un film poignant, authentique, impeccable d’un point de vue technique et artistique mais que certaines longueurs viennent un peu plomber ; réussi mais pas complètement.
Note : **


