Le cinéma de Bastien

Le cinéma dans toute sa splendeur et sa décadence, à travers toutes les époques et tous les pays, le bon et le moins bon du plus bel art qu'il soit : le cinéma.

18 novembre 2006

L'exorciste (The Exorcist)

excorcistDès leur sortie, certains films d’horreur sont dépassés, prévisibles, ridicules. Et puis il y a ceux qui traversent les âges avec plus ou moins de panache, qui ont marqué le genre et sont devenus des références incontournables. L’exorciste fait partie de cette dernière catégorie.

Il faut dire que le film n’a rien d’ordinaire. Tout d’abord, il a eu un mal fou à démarrer, ne trouvant personne pour le réaliser : Stanley Kubrick, premier choix des studios, refusa, Arthur Penn fit de même car il enseignait à Yale, Mike Nichols lui ne voulait pas risquer sa carrière sur la performance d’une fillette de 12 ans, Bogdanovich n’y trouva pas son compte et John Boorman ajouta qu’il ne s’agissait là que de « torture d’enfant » (à noter que Boorman dirigera la suite, L’exorciste : l’hérétique). Finalement, ce fut William Friedkin qui fut choisi, d’une part pour son franc parlé (il avait qualifié un scénario de Blatty de « plus grosse merde que j’ai jamais vue de ma vie ») d’autre part pour le succès de French Connection. Puis vint la difficulté des acteurs : Friedkin pensa un temps à Gene Hackman pour le rôle du Père Karras, puis à Marlon Brando mais l’idée fut vite abandonnée, estimant qu’il s’agirait alors non plus de son film mais du film de l’acteur (une touche d’humour pousse néanmoins le policier à comparer le Père Karras à Brando dans Sur les quais !) ; c’est finalement Jason Miller, illustre inconnu, qui remporta le rôle. Du côté des actrices, Jane Fonda, Shirley MacLaine, Audrey Hepburn, Anne Bancroft et Geraldine Page furent envisagées ou sollicitées, avant que le rôle n’échoue à Ellen Burstyn, quasiment débutante elle aussi. Le casting de Linda Blair fut en revanche plus… spécial. Entretien entre Friedkin, voulant s’assurer qu’elle assumerait le rôle, et Linda Blair, alors âgée de 12 ans.

« - As-tu lu L’exorciste ?

- Oui.

- De quoi ça parle ?

- Ca parle d’une petite fille possédée par le diable et qui fait beaucoup de vilaines choses.

- Quel genre de vilaines choses ?

- Elle pousse un type par la fenêtre et se masturbe avec un crucifix et…

- Ca veut dire quoi ?

- C’est comme se branler, non ?

- Ouais. Tu sais ce que c’est ?

- Ben oui.

- Tu le fais ?

- Ouais, pas vous ? »

Elle obtint le rôle. (Source : Le Nouvel Hollywood, Peter Biskind, éditions Le cherche-midi)

Le tournage ne fut pas non plus de tout repos. Non seulement il dépassa le temps prévu et atteint plus de 200 jours de tournage, mais Friedkin fut un véritable tyran et les conditions de tournage furent éprouvantes. Pour obtenir ce qu’il voulait de ses comédiens, Friedkin n’hésita pas à les menacer d’une arme ou à les gifler ; il fit réfrigérer la chambre de Linda pour obtenir l’effet qu’il désirait, et ne manquant pas d’humour voulu faire venir un prêtre pour exorciser le plateau avant le tournage (ce qui fut refusé, même si l’un d’eux donna la bénédiction à l’équipe) ! Soucieux d’être authentique, il n’hésita pas à filmer Ellen Burstyn s’étant briser le dos lors d’une scène difficile et de capter au mieux sa souffrance ! Au rayon bizarrerie, on notera quand même l’incendie mystérieux du plateau un week-end, et la mort de Jack MacGowran et Vasiliki Maliaros avant la première du film…

Une autre anecdote veut que l’affiche originale du film fut celle où l’on voyait la main de Linda tenir le crucifix ensanglanté avec le headline : « God help this girl ». Friedkin, dans un moment de lucidité, refusa cette affiche, vis-à-vis du mot « God »… Toujours est-il qu’avant même sa sortie, le film provoquait le scandale. Par après, il devait devenir l’un des films les plus polémiques de tous les temps : l’Eglise se dressa contre cette injure (un prêtre affirma même que le démon avait pris possession de la pellicule du film), les plaintes furent déposées par centaine, des crises d’angoisses étaient quotidiennes et de nombreuses personnes contactèrent l’Eglise disant être elles aussi « possédées » depuis le film… Il ne faudrait pas douter de l’ampleur qu’aurait eu une scène coupée où l’on apprenait que le deuxième prénom de la jeune fille possédée était… Teresa.

Mais tandis que Linda Blair devait être protégée par des gardes du corps constamment pendant six mois, le film explosa le box-office, à la manière du Parrain sorti auparavant, et remporta en 1973 l'Oscar du Meilleur Scénario et celui du Meilleur Son (il fut aussi nominé pour les catégories Meilleur Film, Meilleure Réalisation, Meilleure Actrice, Meilleure Actrice dans un second rôle, Meilleur Acteur dans un second rôle, Meilleure Direction artistique, Meilleure Photographie et Meilleur Montage). Ce film, considéré comme le film pour adulte le plus cher de tous les temps, et interdit pendant 14 ans en Grande-Bretagne, devait devenir selon le Entertainment Weekly le « film le plus effrayant de tous les temps ».

Quand est-il à l’heure actuelle ? Eh bien le film a vieilli, ne faisant plus aussi peur qu’autrefois, certaines séquences prêtant même à sourire. Comment avoir peur, au troisième millénaire, d’une fillette déblatérant des insultes et vomissant de l’épaisse soupe de pois verts ? Bien que basé sur un « fait réel » (le cas de possession d’un enfant de 13 ans aux USA), 30 années ont suffit à nous blaser d’un tel phénomène, même si l’on surfe toujours sur la mode avec des films comme L’exorcisme d’Emily Rose ou An American Haunting.

Néanmoins, le film possède des qualités bien supérieures, tant techniques que morales. Si le récit est surtout un défouloir pour Blatty – et Friedkin – vis-à-vis de leurs mères défuntes, le film fut âprement critiqué par les femmes et les intellectuels. Pourquoi ? Car la sexualité féminine était associée au démon (la masturbation avec le crucifix), qu’une bande de prêtres s’acharnent à détruire par la violence. Et ce ne sont pas les psychiatres et les médecins, incompétents, qui parviennent à l’aider. Néanmoins, on peut douter d’une certaine tendance de droite qui vampirise le film : en cas de coup dur, c’est vers l’Eglise qu’il faut se tourner, et c’est dans une famille brisée que prend place le Démon, seul être masculin de la famille si l’on peut dire ; les familles unies et qui ont la foi seront donc épargnées. Amen.

Le film représentait également un défi technique que Friedkin a relevé avec brio. D’une part il fallait donner au film un cachet inédit, ce que fit le cinéaste en optant pour une mise en scène proche du documentaire et en optant pour un éclairage et cadrage spécifiques, d’autre part il fallait réaliser des effets spéciaux saisissants mais réalistes pour l’époque, comme les objets volants dans la pièce. C’est en évitant la surenchère, en minimisant les effets pour privilégier l’ambiance que Friedkin a fait de L’exorciste un modèle du genre. Outre le travail énorme sur le son (tant au niveau bruitages que musique, effets sonores ou simplement silences), qui contribua grandement à flanquer la trouille au public, Friedkin composa des plans qui restent encore dans nos mémoires : le lent travelling en contre-plongée vers la porte de la chambre, la statue du démon Pazuzu avec le soleil derrière ou encore l’arrivée du Père Merrin, éclairé par un réverbère dans le brouillard et qui servit de modèle à l’affiche finale.

C’est aussi le film de Linda Blair, étonnante pour son âge, qui joua tellement bien son rôle qu’elle fit perdre la mémoire à Max Von Sydow le premier jour de tournage. Jason Miller en prêtre torturé reste convaincant, et Ellen Burstyn en fait parfois un tout petit peu de trop pour vraiment nous séduire. Mais, finalement, qu’importe, puisque nous sommes là pour le démon.

L’exorciste a vieilli, certes, mais reste indémodable : les thèmes qu’il aborde et les innovations techniques qu’il a apporté au cinéma surpassent largement les quelques faiblesses qu’il possède, et ont contribué à faire entrer ce film non seulement dans la légende des films d’horreur, mais aussi dans la légende du cinéma…

Note : ****

Posté par cinemaniaque à 22:17 - Friedkin, William - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 janvier 2006

French Connection

french_connectionFrench Connection, ou la petite révolution du genre dans les années 70.

Tout commence à New-York où deux flics loin d’être tendres apprennent l’existence d’une importante livraison de drogue via une filiale française. Commence alors le petit jeu du chat et de la souris, filatures et indics en prime.

Ne tournons pas autour du pot, French Connection est le type même de film qui s’inscrivait dans l’esprit seventies : abandon des codes du genre, explosion d’un jeune talent (William Friedkin, futur monsieur Exorciste), confirmation d’un autre (Gene Hackman) et un scénario fort, très fort qui dynamite le cinéma comme jamais après la mort du Code Hays.

C’est ainsi que French Connection s’inscrit comme un film policier violent, sans concession, n’ayant pas peur de montrer du brutal quand il faut. C’est aussi une levée de tabous, comme cette (très) jeune fille que Jimmy Doyle drague puis avec qui il va faire des jeux sexuels étranges… Je passerai la descente de flics dans le bar ou encore la scène d’intro où Hackman et Scheider maltraitent un malfrat… C’est aussi une succession de moments d’anthologie, dont le plus beau et le plus captivant du film est sans conteste cette course-poursuite du métro. Avant, c’était Bullitt qui avait le plaisir d’être la plus belle scène du genre ; sauf que Bullitt, c’était planifié, calculé, maîtrisé à la seconde, tandis qu’ici c’est de l’impro totale. C’est ainsi que l’accident que subit Gene Hackman est bien réel… Ca joue presque un rôle métaphorique, dans le sens où l’assassin provoque une scène violente tandis que le « cerveau » de l’opération s’amuse avec Hackman dans le métro, en jouant au chat et à la souris.

Un Gene Hackman hallucinant par ailleurs, même si, d’un avis strictement personnel, il ne s’agit pas là de son meilleur rôle (ah Conversation secrète…). Le secret ? Un réalisateur effroyable. En effet, Fridekin voulait obtenir n maximum de vérité dans son film, d’où un tournage en extérieur. Ce qui impliqua que Gene Hackman passa des heures dans un des hivers les plus glacials qu’ait connu les USA, histoire de marquer physiquement et mentalement son acteur…

C’est peut-être d’ailleurs à ça que French Connection doit son succès, ainsi que sa légende, à cet aspect quasi-documentaire, tant dans le cadrage que dans les mouvements de caméra et surtout dans le jeu des acteurs, à vifs, tous sans exception. Avec son film, Friedkin prenait vraiment tout le monde à contre-pied, où on ne sait finalement plus qui est le bon de l’histoire, entre le dealer sophistiqué ou le flic brut qui en vient à causer la mort d’autres flics…

Résultat des courses aux Oscars : Gene Hackman dit merci pour avoir écrasé Peter Finch, Walter Matthau et Georges C. Scott, Roy Scheider apprécie sa première nomination tandis que William Friedkin et son film écrasent Norman Jewison et Le violon sur le toit, Peter Bogdanovich et La dernière séance, John Schlesinger et Sunday Bloody Sunday et surtout Stanley Kubrick et son Orange Mécanique, à qui il vole aussi le Meilleur Scénario et le Meilleur montage. Ah oui, en prime, il devient un incontournable du genre, se permettant le luxe de ranger ses prédécesseurs au placard. Il y a des films comme ça, inutile d’en parler, leur légende le fait pour eux…

Note : ***

Posté par cinemaniaque à 00:01 - Friedkin, William - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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