Le cinéma de Bastien

Le cinéma dans toute sa splendeur et sa décadence, à travers toutes les époques et tous les pays, le bon et le moins bon du plus bel art qu'il soit : le cinéma.

30 juin 2009

Fiancées en folie (Seven Chances)

Seven_chancesCa commence comme un Keaton habituel : un amour impossible à avouer, et puis un événement extraordinaire et une suite de malentendus qui vont amener Buster à doubler d’ingéniosité pour s’en sortir indemne.

Entre-temps le rythme va aller crescendo, de la mise en place relativement lente vers la comédie légère (les échecs des demandes en mariage de Jimmie) avant de terminer, dans un dernier tiers à couper le souffle, en un hommage au cinéma muet par excellence et au burlesque le plus pur qui soit : le film poursuite. C’est d’ailleurs dans cette dernière partie qu’aura lieu l’une des séquences les plus impressionnantes de la filmographie de Keaton : un Jimmie poursuivit par des rochers qu’il sera, un moment donné, obligé d’éviter (imaginez la performance, puisque ces rochers même faux pesaient lourd et que Keaton devait les éviter en improvisation, leur chute étant impossible à prévoir). Béni soit celui qui inventa les projections test qui forcèrent Keaton a rallonger cette scène !

Bourré d’idées (l’intro est un modèle du genre), mené à un rythme soutenu et dans un esprit bon enfant permanent (quoiqu’en dise les détracteurs qui estiment le film raciste (le traitement des personnages noirs) et misogyne (les femmes ne se marient que pour l’argent)), Les fiancées en folie est un grand Keaton, emblématique de sa conception de la mise en scène (travellings, plans d’ensemble) et véritable catharsis personnelle (Keaton à l’époque ne supportait plus les femmes de sa belle-famille), et surtout un grand film burlesque dans la grande tradition du genre. Rien que cela devrait convaincre ceux qui aiment le cinéma (ou prétendent l’aimer) de découvrir ce monument d’humour à l’ancienne !

Note : ****

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24 avril 2009

Sherlock Jr

Sherlock_JrC’est amusant de voir comment on a souvent comparer Charlie Chaplin et Buster Keaton alors que, fondamentalement, ils n’en ont en commun que le fait d’appartenir au burlesque.

Prenons ce Sherlock Jr par exemple, le film préféré de Keaton lui-même. Eh bien il s’agit ni plus ni moins que d’un des films les plus aboutis de Buster à tous points de vue.

D’une part, Buster Keaton ne s’embarrasse pas d’un récit qui détournerait le spectateur de ses cascades : le burlesque pour le burlesque. C’est ainsi que l’enquête policière est étouffée dans l’œuf, le spectateur sachant d’emblée qui est le voleur et l’héroïne aussi. Débarrassé de tout suspens inutile à ses yeux, Buster peut alors se concentrer sur l’aspect plus poétique de son film.

Il est bien difficile d’expliquer cette célèbre scène du rêve du projectionniste, où celui-ci tente désespérément d’entrer dans le film projeté. Des images valent mieux qu’un long discours :

Cette séquence (qui par ailleurs inspirera Woody Allen pour La rose pourpre du Caire, où cette fois un héros sort de l’écran plutôt que d’y rentrer) est symptomatique de la différence entre Chaplin, cinéaste humaniste, et Buster Keaton, cinéaste à visée artistique. Voici comment on peut interpréter cette séquence : il existe deux mondes (le réel et le rêve) qui cohabitent ensemble. Le cinéma est donc du rêve pour Keaton. Lorsque celui-ci s’assoit avec les autres spectateurs, il se met à leur niveau, et c’est quand il tente d’ « entrer » dans le film qu’il éprouve des difficultés, mais sa persévérance paie et le voilà alors totalement intégré au film. En quelques minutes, Buster Keaton vient de résumer l’essence même du cinéma et le statut du spectateur, tout en étant irrésistiblement drôle.

Après, Keaton ne perd jamais une occasion de démontrer son incroyable maîtrise corporelle et son goût du risque (cfr cette séquence où il pilote une moto en étant assis sur le guidon). Le récit étant sommairement résolu, l’artiste peut ainsi enchaîner les grands moments sans aucun complexe ou souci de cohérence narrative.

A noter enfin que, chez Chaplin, les relations amoureuses sont romantiques : soit elles finissent bien (Les lumières de la ville, Les temps modernes), soit elles finissent par la solitude de Charlot (Le cirque). Keaton, lui, ne voit dans les relations amoureuses qu’un ressort comique ou narratif (Le mécano de la General) plutôt que l’expression d’un sentiment. Il possède en outre un regard moderne sur les relations, à l’instar du final de Sherlock Jr où, imitant le film qu’il projette, le héros parvient à reconquérir sa fiancée – et se voit bien embarrassé ce qui l’attend du côté des enfants !

Extrêmement drôle mais aussi sacrément poétique, Sherlock Jr prouve qu’il est plus que temps de réhabiliter un cinéaste aussi doué que Chaplin au panthéon des génies du burlesque, pour ne pas dire du cinéma tout court.

Note : *****

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04 février 2008

Le mécano de la General (The General)

M_cano_de_la_GeneralIl est amusant de voir que, de nos jours, les gens retiennent plus facilement le nom de Charlie Chaplin que celui de Buster Keaton, alors que les deux hommes, si différents soient-ils, ont été les maîtres incontestés du burlesque et ont, l’un comme l’autre, traversé les âges. Le mécano de la General le prouve, en s’inscrivant comme l’un des chefs-d’œuvre de Keaton.

La genèse du film est à elle seule toute une histoire. En 1926, alors qu’il a tout juste 30 ans et déjà quelques chefs-d’œuvre au compteur (dans les longs métrages : Sherlock Jr et The Navigator), Buster Keaton obtient pour son prochain film le budget colossal de 400 000 dollars par le producteur Joesph Schenk. Cet argent, Keaton va l’utiliser tant bien que mal pour faire un film jamais vu : en deux mois, la ville de Marietta est construite pour les besoins du tournage. A défaut de pouvoir obtenir la véritable General, Keaton fait construire deux répliques parfaites de la locomotive originale, équipées toutes deux de chaudière à bois (une douzaine d’incendies provoqués par les étincelles jaillies de ces chaudières ralentiront le tournage et coûteront à la production 50 000 dollars de dommages auprès des riverains). Près d’un tiers du budget est utilisé pour engager 15 000 figurants dans la population locale. Une compagnie entière de la garde nationale de l’Oregon est d’ailleurs mobilisée pour jouer les soldats (Keaton les habillaient d’abord en confédérés et les faisaient chargés dans un sens, puis leurs donnaient les vêtements des soldats de l’Union et les faisaient charger dans le sens opposé). Enfin, Keaton n’hésite pas à filmer le plan le plus cher de l’histoire du cinéma muet : la destruction du pont, à la fin du film, qui coûte à elle seule près de 42 000 dollars.

Le film sort aux Etats-Unis le 5 février 1927, mais sa réputation de désastre financier le condamne à un échec commercial sans appel. La carrière de Keaton en prend un coup, et l’ « homme qui ne riait jamais » verra ses ambitions réduites dans ses prochains films, avant de disparaître avec l’avènement du parlant. Il faudra attendre des années avant que le film préféré de Keaton ne soit reconnu à sa juste valeur : d’abord objet d’un remake en 1956, il sera le premier film à faire partie du National Film Registry et par la même occasion à bénéficier du National Film Preservation Act (dont le but est d’identifier et de préserver des « films étant culturellement, historiquement ou esthétiquement importants ») avant que Première ne le proclame l’une des 50 plus grandes comédies de tous les temps en 2006, et que l’American Film Institute le place 18ème dans le top 100 des plus grands films de tous les temps.

Au fil des années, il semblerait que ce film se bonifie. Non seulement l’humour ne vieillit pas, mais en plus avec les recherches menées en matière d’histoire du cinéma, il est possible de voir les richesses insoupçonnées de The General enfin révélées.

En matière de burlesque, le film utilise point par point les éléments récurrents du genre : un personnage principal décalé faussement innocent, des détournements d’objets, de l’absurde, des slapsticks, des gags machiniques et surtout, le point fort de Buster Keaton, une utilisation très particulière du corps. Plus encore que Chaplin, Keaton utilise son corps comme un outil, capable d’en faire un instrument drôle au possible mais également de le pousser à des limites assez dangereuses : marcher sur le toit d’un train, traverser un pont en flammes ou encore effectuer des cascades très périlleuses. Cette fois encore, Keaton prouve qu’il était un athlète, un cascadeur autant qu’un comique. Il faut dire que ses gags, dans ce film comme dans les autres, se fondent souvent sur une accumulation d’incidents impliquant des véhicules incontrôlables, et ici en l’occurrence la performance est épatante.

En matière de film muet, on peut observer que le film utilise bon nombre d’éléments récurrents dans les films des premiers temps (ceux des 20 première années du cinéma) : courses-poursuites, vues ferroviaires (initiées par L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat) et panoramiques (la caméra étant embarquée à bord d’un véhicule, souvent un train, en déplacement) et vues attentatoires (des images agressent le spectateur, comme un train fonçant sur lui) sont autant de « genres » présents dans le cinéma des premiers temps que Keaton, de manière habile, réussit à mixer au burlesque.

Il faut dire que la réalisation de Keaton est assez riche (de nombreuses variations d’angles, malgré un nombre restreint de lieux d’action (la locomotive principalement)) et assez étudiée (chaque plan du film fut composé d'après les clichés de Matthew Brady, un photographe de la Guerre de Sécession) pour que cette histoire, basée sur des faits réels qui plus est, captive le spectateur. Se différenciant de Chaplin en évitant le mélodrame (il n’y a qu’à voir cette scène de dispute entre le mécano et sa fiancée, tournée en dérision), Keaton mise surtout sur un humour d’action et un humour subtil ; plus que de se moquer des méchants, c’est l’absurde qui l’emporte chez Keaton, comme lors de cette séquence irrésistible où, voyant sa fiancée charger la chaudière de la locomotive avec un manche de brosse, le mécano lui propose une brindille avant d’étrangler sa promise – et quand même de l’embrasser. Une autre scène montrera comment, par un concours de circonstances totalement absurdes, le mécano tuera un soldat ennemi qui vient juste de décimer une batterie d’artillerie.

Drôle de bout en bout, maîtrisé dans sa réalisation autant que dans l’interprétation de Keaton, The General s’inscrit donc dans l’histoire du cinéma autant comme une œuvre burlesque aboutie que comme un catalogue filmique de toute une génération de films précédente. Ce n’est même plus un chef-d’œuvre : c’est un classique incontournable.

Note : *****

Posté par cinemaniaque à 18:21 - Keaton, Buster - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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