25 décembre 2007
Sicko
Un documentaire de Michael Moore, ce n’est pas rien : il est devenu quasiment impossible de passer au travers, de ne pas lire un article sur lui, de ne pas voir des affiches partout, et même de ne pas savoir résister à l’envie de voir sa dernière attaque envers les USA. Et force est de constater que Sicko constitue le film de trop pour le cinéaste.
C’est en 1999 que Michael Moore a pour la première fois l’idée de développer un film sur le système de santé américain, lors de son émission The Awful Truth qui permit à un homme de recevoir assez d’aides pour être soigné à temps. Mais alors qu’il v se lancer dans le projet, le drame de Columbine survient : Moore change alors de sujet et s’attaque aux armes à feu avec Bowling for Columbine. A peine fini, voilà que Bush lance la guerre en Irak, ce à quoi Moore s’empresse de répondre avec un Fahrenheit 9/11. Enfin, Moore parvient à se consacrer à Sicko en 2006 : il appelle ainsi, via son site, les internautes qui avaient gravement souffert des failles du système de santé, à témoigner : « Si vous voulez me raconter ce que votre assurance vous a fait subir, ou ce que vous avez enduré parce que vous n'avez aucune couverture médicale, ou si vous voulez me parler du fait que des hôpitaux et des médecins ont refusé de vous soigner (ou, le cas échéant, du fait qu'ils vous ont ruiné en vous faisant payer des honoraires prohibitifs)... si vous avez souffert d'une manière ou d'une autre à cause de ce système honteux, pervers et uniquement voué au profit, ou si vos proches en ont été victimes, écrivez-moi. » En l'espace d'une semaine, Moore reçoit plus de 25 000 e-mails et voit son film prendre de l’ampleur : lorsque les entreprises américaines, qui retirent d'énormes profits du système de santé américain, prirent connaissance du film de Moore, elles prirent peur. Vice-président senior de Pharmaceutical Researchers & Manufacturers of America, Ken Johnson avoua même à un journaliste que les patrons du secteur « avaient les jetons et s'arrachaient les cheveux. » Quant aux salariés des grands laboratoires pharmaceutiques, ils reçurent par la suite une curieuse lettre : « Notre journal interne a publié un article expliquant que Moore préparait un documentaire, et que si un type débraillé et portant une casquette de base-ball se présentait, on saurait à qui on avait affaire » expliquait un porte-parole du laboratoire pharmaceutique Pfizer au Los Angeles Times. Le secteur fut pris d'un tel vent de panique qu'un journaliste de CNBC qui couvrait la conférence annuelle d'un grand laboratoire expliqua que le « niveau de paranoïa était à son paroxysme ». Bref de quoi exciter un peu le cinéaste, d’autant que de son enquête, Moore réunit 200 témoignages en 130 jours de tournage, soit près de 500 heures de rushes.
Présenté à Cannes, le film fait grand bruit : il faut dire que Moore a révolutionné le cinéma documentaire, en le rendant très ludique et très agréable, mais aussi en en faisant un genre à l’égal des autres (Palme d’Or pour Fahrenheit 9/11) : le film est ainsi applaudi pendant 15 minutes lors de sa projection… et fait l’affaire des critiques : ceux-là même qui avait tant acclamé le cinéaste se rendent enfin compte que ses documentaires ne méritent pas de porter ce nom, et que Michael Moore n’est en définitive qu’un clown engagé socio-politiquement.
Il faut dire que, dès le générique, les choses sont flagrantes : comment un documentaire sur le système de santé a-t-il pu être financé non seulement par Miramax (qui reste avant tout un studio de divertissement) mais également par deux puissants lobbies du milieu hospitalier, la California Nurses Association et le National Nurses Organizing Committee qui se sont associés au lancement du film aux Etats-Unis sur une combinaison de 3000 salles ? Et ça ce n’était que le début ! Très vite, à force de poncifs et d’effets de style usés, le film fait rire ; est-ce une comédie ou un documentaire sur un sujet grave ?
Et tout le film va ainsi jouer sur la corde sensible du spectateur, sur un pathos énervant qui consiste à montrer des gens malheureux, de ceux qui ont un cancer, de ceux qui ont perdu un proche, de ceux qui sont condamnés ; à en croire Michael Moore, l’Amérique est peuplée d’invalides et de malades que les grosses sociétés volent sans scrupules. Les effets ludiques que Moore employait auparavant pour nous faire réfléchir n’ont plus ici qu’un côté drôle quand on les prend au second degré : le malheur des gens est utilisé comme preuve de la problématique énoncée par Moore, point final. Confirmation par le cinéaste lui-même : « Quand les gens vont au cinéma, ils ont envie d'être émus, de passer un bon moment, ou d'apprendre quelque chose. Ils veulent être surpris, et quant à moi, je n'ai pas envie de me répéter. Je crois donc que certains spectateurs seront étonnés par l'atmosphère de ce film. »
Comme d’habitude, Moore ne retient que ce qu’il veut bien retenir, posent des questions aux réponses univoques, a une tendance assez fâcheuse à confondre faits, fiction et suppositions et, élément le plus drôle du film, n’hésite pas à voyager pour comprendre comment améliorer le système américain. On découvre ainsi que les Canadiens ont peur de venir aux USA sans assurances, qu’en Angleterre les hôpitaux publics sont gratuits (ce qui est relativement logique…), qu’en France les gens ont les moyens de payer leurs frais médicaux (ce qui n’est pas vraiment un problème quand le couple en question gagne 3000 euros par mois) et qu’à Cuba, les soins sont gratuits et de grande qualité (ah l’éternelle comparaison avec l’ennemi du capitalisme…). Nous avons même droit à une fantastique séquence proche du burlesque qui consiste à l’invasion de la base de Guantanamo pour soigner les bénévoles oubliés du 11 septembre (argument percutant pour le public américain moyen). Eh oui, les terroristes ont plus de privilèges que les citoyens américains selon Moore, qui semble oublier les photos et vidéos de torture qui ont pourtant fait le tour du monde…
Politiquement, Moore ne cache même plus ses tendances en idolâtrant Hilary Clinton (qu’il se voit pourtant bien obligé d’égratigner un peu… à contre-cœur) et en dénonçant les manœuvres honteuses du gouvernement en place dans les années 90 (qui était quand même celui de Clinton mais bon…) et, surtout, l’opération ignoble de l’incarnation américaine même du Mal (Richard Nixon évidemment) qui a tout foutu par terre. Ce petit jeu démocrate qui nous agaçait déjà dans Fahrenheit 9/11 devient ici insupportable, comme toutes les autres manœuvres de Moore.
N’y a-t-il donc rien à sauver dans ce film ? Une chose quand même : le documentaire fera sans doute réagir une poignée de gens (mais très peu, quand on voit l’effet de Roger et moi sur les licenciements de General Motors, de Bowling for Columbine sur la vente des armes à feu ou Fahrenheit 9/11 sur les élections) aux USA, qui crieront au scandale dans les hôpitaux. Et puis le film attirera encore quelques nouveaux spectateurs dans le monde du cinéma documentaire, qui auront par la suite l’envie de découvrir d’autres noms qui s’avéreront bien plus intéressants (Errol Morris en tête, à titre personnel). Sicko fait déborder le vase, rend un cinéaste peu crédible mais sympathique totalement ridicule et irritant, à force de prendre les gens pour des idiots. Moore semble oublier que son public ne se compose pas uniquement d’une classe ouvrière sans éducation, mais aussi de gens réfléchis qui dénonceront encore et toujours ses méthodes. En dépit, Sicko reste la meilleure comédie de Michael Moore depuis sa seule fiction, Canadian Bacon ; il devrait peut-être y voir un message.
Note : *
21 avril 2007
Roger et moi (Roger and Me)
Ironie du sort, j'ai écrit cet article il y a 15 jours, désormais d'actualité en Belgique et son action à Anvers...
Ce sont les sujets que l’on connaît le mieux dont on parle le plus facilement. Et quand on a une formation de journaliste à la base, ça peut être un atout lorsqu’on décide de réaliser un documentaire. Après tout, à l’époque c’était encore le meilleur moyen de révéler quelque chose qui ne tournait pas rond dans un coin inconnu. Michael Moore a eu cette réaction et a donc décidé de parler un peu de sa chérie de ville natale, Flint, dans Roger et moi.
Reprécisons le contexte : nous sommes dans les années 80, et Flint qui ressemble à beaucoup d’autres villes américaines connaît une crise sans précédent puisque Roger B. Smith, patron de General Motors, annonce la fermeture de l’usine de Flint et du coup crée 3000 chômeurs. Ca hurle, ça crie au scandale mais tout le monde finit par baisser les bras. Pendant ce temps, le jeune Michael Moore se fait virer du journal où il bosse à San Francisco et revient chez lui, découvrant Flint au bord du gouffre. Une solution pour tout sauver : inviter Smith à Flint !
Tant qu’il y est, et bien qu’il n’y connaisse rien, Moore décide de réaliser un documentaire sur son périple. Il rencontre Kevin Rafferty qui lui apprend à se servir d’une caméra, vend sa maison, investit 50 000 dollars gagnés au bingo et profite du soutien moral – et surtout financier – d’un certain Ed Asner pour financer un projet qui va durer trois ans. Au programme : démarche pour amener Smith à flint et revalorisation de sa ville natale.
On notera la franchise de Moore dès le début de son film : son enfance comme point de départ, preuve que le récit qui va suivre est très personnel – mais aussi très subjectif pour ne pas dire égocentrique. Moore est comme ça, il préfère imposer sa vision des choses plutôt que de raconter à distance. Un bien comme un mal, puisqu’à la pertinence de ses questions mûrement étudiées s’ajoute un avis qui n’écoute que d’une oreille l’opposition.
Pour un début, Moore s’en tire assez honorablement, son seul pêché étant de ne pas savoir à quel saint se vouer : la dénonciation du système capitaliste ou une tentative désespérée de redorer l’image de Flint ? Roger et moi ne fait hélas pas toujours la distinction, épinglant d’un côté les difficultés pour les ouvriers de retrouver du travail à cause de patrons préférant s’installer au Mexique et, de l’autre, des anecdotes d’anciens employés qui se veulent touchantes (la pauvre femme ne vendant que des lapins pour vivre… et nourrir trois chiens). A l’occasion Moore souligne l’indifférence du pays ou du moins son mutisme quant à l’affaire avec des interviews creuses de Miss Amérique ou du chanteur Pat Boone. Belle idée mais qui retombe à nouveau dans le côté « presse à scandale » avec le flic intègre et obligé malgré lui de chasser des familles de leurs maisons non payées.
A sa sortie, le film sera un succès, glanant des récompenses un peu partout et révélant le poil à gratter Michael Moore à la face du monde. Si sa verve n’était pas aussi percutante qu’à l’heure actuelle, elle n’en demeure pas moins intéressante. Pour lui, le film fut cependant un échec, échouant d’une part à revaloriser l’image de Flint, et le siège réservé à Roger Smith lors des premières séances étant toujours resté vide. De plus, Flint n’a jamais vu le film : il n’y existe tout simplement plus aucun cinéma.
Quoiqu’il en soit, Roger et moi a révélé un talent mais n’a pas changé la face du monde pour autant : les grosses entreprises quittent toujours autant les pays riches pour les plus pauvres, où la main-d’œuvre ne dépasse pas un dollar de l’heure. Ne serait-il pas merveilleux cependant que ce genre de film sensibilise notre société afin qu’elle défende bien mieux ses intérêts, que ce genre de film donne à réfléchir à la prochaine génération de patrons des multinationales ? Wouldn’t it be nice ?
Note : ***

