19 août 2007
Ratatouille
Au royaume de l’animation, Pixar est roi. Depuis une dizaine d’années, les artistes du studio nous ont habitués à des dessins animés faits par ordinateur de prestige : Toy Story 1 & 2, 1001 pattes, Monstres et Cie, Le monde de Némo (recordman historique du nombre d’entrées), Les Indestructibles et Cars, qui avait élevé le degré de perfection numérique à un stade supérieur à tout ce que l’on avait pu voir jusque là. Mais les cylindrées et le désert américain n’auront pas tenu le haut de l’affiche longtemps face à un rat dans Paris, un nommé Ratatouille.
C’est sans doute là la réussite la plus flagrante du nouveau film de Brad Bird : une précision dans le dessin et un degré de qualité jamais atteint auparavant, proche du réalisme tout e accentuant quand même le côté dessin. Admirez un peu le souci du détail, et le travail qui l’enture : le pelage d'un rat par exemple compte habituellement près de 500 000 poils, mais malgré la puissance des machines actuelles, il est encore impossible de les animer un par un, donc les équipes de Pixar ont donc choisi d'animer "seulement" 30 000 poils clés dont dépend tout le reste du pelage. Et ce n’était qu’un début. Paris, où se situe l'action du film, est un personnage à part entière qu'il a fallu traiter comme tel : pendant la préparation du film, l'équipe de Pixar a ainsi pris près de 4 500 clichés de la capitale pour servir de référence. Ils se sont également rendus dans les égouts, sur les bords du canal Saint-Martin, en haut de la Samaritaine, au sommet de la Tour Eiffel et ont également parcouru les rues de la ville en moto, et bien évidemment ont fait le tour des plus grands restaurants de la capitale. Afin de rendre les aliments aussi réalistes et alléchants que possible, l'équipe de Pixar a préparé près de 270 plats dans une vraie cuisine qu'ils ont ensuite pris en photo avant de les recréer sur ordinateur. Pour se préparer à la réalisation du film, 43 membres de l'équipe technique (peintres, décorateurs, directeurs techniques et animateurs) ont suivi des cours de cuisine ! Pour savoir à quoi devait ressembler le chef lorsqu’il tombe à l’eau, un membre de l’équipe se déguisa et plongea dans une piscine, pour voir quels vêtements lui collaient à la peau ou non.
Encore un peu ? L'articulation faciale est un point clé pour donner vie aux personnages du film. Brad Bird et son équipe ont ainsi créé près de 160 contrôles d'animation différents pour Remy : "Cela ouvrait des possibilités formidables, explique Brad Bird mais l'une des principales difficultés restait que le visage d'un rat ne se filme pas forcément bien sous tous les angles. Leur long museau peut cacher la bouche s'ils baissent la tête, par exemple. Nous avons beaucoup travaillé cela, nous avons fait quantité d'essais afin d'être sûrs que le public allait connaître de mieux en mieux Rémy à travers ses attitudes et ses expressions." Dans la version originale, la plupart des personnages ont un accent français, ce qui implique des mouvements de lèvre bien différents de ceux de la langue de Shakespeare. Pour les retranscrire efficacement, les artistes de Pixar se sont ainsi inspirés de célébrités françaises comme Brigitte Bardot, Serge Gainsbourg ou même Charles de Gaulle. La directrice de la photographie Sharon Calahan a voulu donner au film une atmosphère d'octobre idéal en France : "Quand nous sommes allés à Paris, il y avait du soleil, mais la lumière était argentée et diffuse, tout paraissait doux, chaleureux et accueillant. Je voulais retrouver cela dans notre film. Le film n'est pas éclairé avec une lumière fortement colorée et des ombres franches comme c'est le cas d'ordinaire, parce que je voulais vraiment célébrer cette couleur particulière que l'on ne trouve qu'à Paris." La cuisine du restaurant Gusteau est un des lieux clés de Ratatouille. La chef décoratrice a ainsi dû y apporter une attention toute particulière : "La conception visuelle de la cuisine a évolué sur environ deux ans, explique-t-elle. Nous avons visité un grand nombre de cuisines en France et en avons retiré des éléments très précis. Notre cuisine est un peu plus ouverte - la plupart des vraies cuisines sont une série de petites pièces reliées entre elles, et cela n'aurait pas fonctionné au plan cinématographique. Mais nous avons conservé la séparation des zones : boulangerie, préparation des poissons, des viandes, préparations froides..." La garde robe des personnages de Ratatouille est la plus complexe jamais réalisée pour un film en images de synthèse. Au total près de 190 costumes différents ont été créés. Enfin, la boutique du dératiseur que l'on voit dans le film s'inspire d'une vraie boutique de dératisation située à Paris, dans le quartier des Halles : Les Etablissements Julien Aurouze spécialisée dans la destruction des animaux nuisibles.
Quel sérieux dans la préparation ! Mais cela n’a pas empêché l’équipe de s’amuser un peu et de glisser quelques références : ainsi, Le personnage de Skinner a été nommé en référence au psychologue comportementaliste Burrhus Frederic Skinner, célèbre pour ses expériences sur les rats, mais est aussi selon Brad Bird un mélange du Salieri d’Amadeus et de Clouseau dans La panthère rose ; Pour certaines scènes où l'on observe l'action depuis les toits ou à travers des fenêtres, Brad Bird avoue s'être inspiré de la mise en scène de Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock ; enfin Les noms de nombreux produits et éléments du décor viennent de l'équipe même de Pixar. On trouve ainsi L'Huile d'olive Lewis en référence au producteur Brad Lewis ou Le Sel de mer DeVan, baptisé d'après le chef animateur David DeVan (à noter que le vin Lasseter Cabernet Sauvignon que l'on aperçoit dans le film est un véritable vin que John Lasseter, produit lui-même dans la Sonoma Valley aux Etats-Unis).
Maintenant que vous avez la recette pour faire un bon film, décrivons un peu ce qui en fait un mets plus appréciables encore que les autres : sans revenir sur la qualité incroyable de l’animation, parlons un peu du scénario. Comme souvent chez Pixar, le récit est ciblé enfant mais ne délaisse jamais les parents ou même les ados, très bon public pour ce genre de film. L’idée principale : quelle que soit son origine, tout le monde peut faire ce qu’il aime. Un thème bon enfant qui marche pourtant à merveille. Il faut dire que la conception des personnages est telle que l’on ne peut que s’éprendre du rat et du grand maladroit, alors que si on les croisait dans la vie réelle on ne leur parlerait sans doute même pas. L’enchaînement des gags est également très soigné, et les gags en eux-mêmes relèvent très souvent du bon goût, usant parfois de vieilles ficelles mais c’est dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleurs soupes n’est-ce pas ; on en a confirmation.
Seconde force de ce scénario, le piège absolu enfin évité : les stéréotypes concernant Paris et les Français. On en a connu des caricatures de la capitale de l’Hexagone, et des dessins du même acabit pour représenter ses habitants, mais cette fois Brad Bird refuse de céder à la facilité et nous offre à voir une ville lumière plus vraie que nature, retranscivant à merveille tout ce qu’elle peut contenir de magique, quant au design des personnages, comme dit précédemment, il se repose sur l’étude de faciès français célèbres, et visiblement ça aide, puisque sans dénigrer l’aspect humain déjà exploité dans Les Indestructibles, on s’approche un peu plus encore de la réalité, tout en conservant la juste dose d’animation. Enfin, la musique de Michael Giacchino accompagne harmonieusement la représentation de Paris, avec son lot d’accordéons bien entendu mais aussi de thèmes plus mélancoliques judicieux.
Pour conclure, un petit mot sur la réalisation outre sa qualité visuelle : rarement un film aura été aussi vivant grâce à des mouvements de caméra et des plans-séquences admirables, d’une fluidité qui confère à la leçon de mise en scène. L’audace de représenter un lieu complexe (une cuisine d’un grand restaurant) du point de vue, minuscule, d’un rat, était un défi de taille, même pour un surdoué comme Brad Bird ; un délice de voir comment le chef a réussit à s’en sortir.
Avec donc un zeste de volonté, un soupçon de scénario solide et un doigt de passion, le tout mélangé avec (du) talent, vous obtiendrez donc une Ratatouille qui éveillera vos papilles comme jamais. Ou plutôt si : comme la première fois que vous avez découvert un film d’animation lorsque vous étiez enfant, ce souvenir d’une œuvre jamais vue jusqu’alors et qui vous rendait euphorique. La recette de la tradition alliée à la modernité, c’est sans conteste Pixar.
Note : ****
29 juillet 2006
Cars
Au royaume l’animation 3D, deux studios sont rois : Dreamworks avec son armée de Shrek, Gang de requins et Madagascar, et Pixar, leader et précurseur avec Toy Story, auquel ont suivi des films comme 1001 pattes, Monstres & Cie et autres Monde de Némo et Indestructibles. Genre tout autant prisé par les adultes que par les enfants, l’animation 3D est aussi le milieu où les innovations sont les plus flagrantes. Tel est le cas de Cars qui, l’air de rien, constitue une bombe technique !
Réalisé par John Lasseter, présent depuis le début des studios et ayant à chaque fois participé aux films sortis, Cars donne rapidement le ton : le film est un vent de fraîcheur comme on aimerait en avoir bien souvent. La réalisation est impeccable : Lasseter réussit en effet à donner à son film des effets saisissants, comme lors des courses sur le circuit : c’est simple, on a l’impression d’assister à une vraie course ! Mais le plus beau reste à venir : le ray tracing. Qu’est-ce ? Il s’agit d’une technique permettant aux voitures de refléter leur environnement de manière réaliste, ce qui implique que la voiture devient une vraie voiture ! Un travail qui paraît insignifiant mais qui s’avère colossal, la complexité des calculs étant impressionnante. De ce point de vue, Cars laisse loin dans le rétro ses opposants : sa réalisation est irréprochable.
Hélas, on ne peut pas en dire autant de son scénario. Si on en arrivait à s’éloigner du gnan-gnan avec Les Indestructibles, on retombe dedans à vitesse grand V ici. D’une banalité sans nom, le scénario ne possède rien de bien original, pire il en est rapidement réduit à quelques situations cocasses, tout au plus. A peine 3 ou 4 répliques qui font mouches, et encore trop subtiles pour les enfants, lesquels seront vite blasés des gags à répétitions. Pire encore, on échappe plus cette fois au manichéisme et au côté moralisateur de Disney ; on croyait Pixar libéré de son emprise, que nenni. Y a le méchant vraiment méchant, l’antipathique finalement gentil, le héros qui va prendre conscience des valeurs comme l’amitié, l’amour… Ca sent la guimauve à plein nez, et cela ne s’arrête jamais. On apprend que c’est pas bien de tricher pour gagner, que l’important n’est pas de gagner mais de participer, que les amis comptent plus que tout… Pitié. Et cela en devient à ce point agaçant que le film perd de sa saveur. On en finit par oublier la beauté visuelle du film pour n’en retenir que sa morale à deux balles et la tentative de glisser un message métaphorique : la civilisation détruit plus qu’elle n’aide. Paradoxal pour un genre qui a supplanté la 2D…
Un film qui mitige donc, aussi beau que vide. En espérant que Pixar se ressaisisse rapidement, car leur potentiel est loin d’être pleinement exploité…
Note : **
