29 août 2007
L'enfer du dimanche (Any given sunday)
Le sport et le cinéma, ça fait souvent deux. D’abord parce qu’il faut un bon scénario sur le côté, ensuite parce que la tendance est d’illustrer des sports typiquement américains que nous autres, pays occidentaux, ne connaissons pas vraiment. L’enfer du dimanche possède ces deux tares : le manque de script décent et un sport trop méconnu pour nous séduire.
Oliver Stone est un passionné de foot américain, c’est un fait. La preuve : « Fils unique, vivant à New York, je me suis mis à collectionner des photos de joueurs dès l'âge de neuf ans, à remplir des carnets de notes avec des résultats de matches et les statistiques des équipes. Je me suis aussi inventé ma propre ligue, et me suis adonné avec passion à ces jeux en chambre qui m'occupaient parfois pendant des heures ». Il ajoute : « J'ai toujours eu envie de tourner un film à grande échelle sur le foot, mêlant les destins d'une quinzaine de personnages, comme dans les classiques des années quarante-cinquante. Je voulais que ce soit un film moderne, mais je souhaitais également y rendre hommage à une certaine tradition du cinéma hollywoodien, avec une action dense et serrée, du mouvement et de l'ampleur, une figuration abondante et démonstrative. » Bon, l’action est louable, comme dans beaucoup de films qui se voulaient originaux mais ne sont en réalité que des navets.
Stone aurait du s’en douter : les choses ont mal commencées dès la préproduction. Par exemple, Stone ne trouve aucun accord avec la National Football Ligue et doit donc en inventer une nouvelle pour le film. Plusieurs acteurs refusent de jouer dedans : Robert de Niro, Ving Rhames, David Duchovny ou encore Chris Tucker. Inversement, le chanteur P. Diddy et Cuba Gooding Jr sont vite écartés du film, l’un pour ses déboires avec la justice, l’autre pour avoir déjà jouer un footballeur dans Jerry Maguire. Enfin, signalons quand même que Clint Eastwood fut un moment pressenti pour le rôle finalement dévolu à Al Pacino, mais Eastwood fut aussi en pourparlers pour réaliser le film. Pendant le tournage, LL Cool J prend son rôle au sérieux et frappe violemment Jamie Foxx à la tête, tandis que Jim Caviezel et Tom Sizemore ne se doutent pas qu’ils seront coupés au montage. Enfin, signe d’une mauvaise préparation, Stone doit recommencer une scène entière car il y utilisait une musique sans l’accord du groupe, qui refuse d’être exploité dans ce film.
Au fil des années, Oliver Stone semble avoir fait le chemin inverse de la plupart des cinéastes : ses scénarios sont de plus en plus mauvais alors que techniquement il est de plus en plus fort. S’il l’on doit sauver un point de ce film, c’est bien sa mise en scène et encore, par moments, tels ces matchs dantesques : Stone voulait « proposer une approche frontale du jeu, diamétralement opposée à l'esthétique froide et distanciée de la télé, et concevoir une mise en scène très physique, basée sur un contact direct avec le joueur », il y réussit admirablement notamment avec un travail immense sur le son (bruits d’animaux et combats de gladiateurs mélangés aux sons réels du match). Sa caméra est constamment en mouvement, au plus proche des joueurs sur le terrain et le découpage est réussi.
Côté casting, Stone a également eu la présence d’esprit de s’entourer d’une pléiade de stars : Al Pacino, Dennis Quaid, Jamie Foxx, Cameron Diaz, Matthew Modine, James Woods, Charlton Heston, il n’y a pas de quoi se plaindre je pense ! Pourtant, si chacun joue assez bien son rôle, personne ne transcende vraiment son personnage : Pacino fait son Pacino et Woods son Woods, Dennis Quaid est un peu en retrait tout comme Modine, Heston apparaît 5 minutes et Jamie Foxx frôle le ridicule plus d’une fois. Celle qui s’en sort le mieux dans cette histoire reste assurément Cameron Diaz, surprenante en femme d’affaire vénale.
Bref, de bonnes petites bases pour un film honnête. Hélas, allez comprendre pourquoi, mais Stone semble se moquer de plus en plus de ce côté shakespearien qui faisait la force de ses premiers films (Platoon, Né un 4 juillet) ou de cette volonté de titiller là où ça fait mal (JFK, Nixon) au profit d’un scénario digne du plus petit scénariste hollywoodien en fonction. A la base, le script de L’enfer du dimanche est la fusion de trois scénarios : un écrit par un ancien joueur de football professionnel que Stone a remanié (lorsqu’on voit comment Stone remania Tueurs-nés de Tarantino, on peut craindre le pire), un deuxième scénario de John Logan et enfin un troisième de Richard Donner et Lauren Schuller Donner. Finalement, Stone s’adjoint l’aide de Logan pour mélanger tout ça, en prenant par-ci par-là des idées dans un livre controversé de Rob Huizenga. Résultat : Stone égratigne la télé, le sport, le dopage, le statut de dieu vivant des joueurs, l’appât du gain et des tas de trucs super chouettes à critiquer… quand on ne plombe pas son propos avec l’histoire d’un entraîneur en bout de course mais qui y croit encore au bon vieux temps, d’un prodige qui devient un sale con avant de redevenir super sympa avec ses potes, même celui qui lui fend le crâne, de cette vamp de patronne qui découvre la beauté du football à la place de celle de l’argent et une multitude de gags scatos pour faire rire les gens, du mastodonte qui a la chiasse au joueur qui vomi sur le terrain chaque fois qu’il joue. Tout ça sur 2h30, franchement, on en peut plus, et on décroche alors d’un film qui lorgne parfois du côté du clip rap ou r’n’b fonctionnant sur le même principe. Stone cherchait-il à copier le schéma scorsesien de gloire/chute aux enfers/rédemption ? On n’ose y croire tant le résultat final est manichéen et, n’ayons pas peur d’être méchant, minable en comparaison de ce qu’il annonçait comme traitement.
L’enfer du dimanche frôle l’échec cinématographique, où quelques bons moments visuels, une bonne gueulante comme Pacino en a le secret et une Cameron Diaz au sommet sauve le film du naufrage, la cause étant une galerie de stéréotypes sur un scénario bien en deçà de ce qu’il aurait pu (du) être. Zéro touch down dans la partie, Stone aux vestiaires !
Note : **
12 juillet 2007
Platoon
Lorsqu’on évoque les films sur la guerre du Vietnam, de grands noms sortent mais le plus réaliste d’un point de vue combat reste sans doute Platoon.
A l’époque, Oliver Stone est plus connu pour ses scénarios que pour ses films. Même Salvador est passé inaperçu et du coup, Stone traîne son scénar sur le Vietnam de boites de prods en boites de prods depuis 1976. Puis, finalement, il parvient à se dégoter un budget, et après quelques refus d’acteurs (Kyle MacLachlan, Keanu Reeves, Kevin Costner) se crée un casting qui dans quelques années en fera rêver plus d’un : Charlie Sheen, Tom Berenger, Willem Dafoe, Forest Withaker et Johnny Depp ! Ceux-ci, après une formation de 14 jours dans un camp militaire spécial, se lancent dans l’aventure sans savoir ce qui les attends…
Car jusqu’à alors, le Vietnam était un cauchemar, mais surtout spirituel (Apocalypse Now) ou moral (Voyage au bout de l’enfer), mais pas encore physique. Fort de son expérience personnelle, Stone veut donner une forme jusqu’à alors inédite à cette guerre : un conflit d’une violence inouïe, teintée de tragédie humaine.
Travaillant donc sur la pyrotechnie et le son, afin que le bruit des M-16 soit le plus réaliste possible, Oliver Stone pousse ses acteurs et son équipe à bout, sachant très bien que le film sera un succès. Et c’est le cas : le film cartonne au box-office, supplante le Full Metal Jacket de Kubrick et s’offre 4 Oscars (Meilleur Film, Meilleur Réalisateur, Meilleur Montage et Meilleur Son) sur 8 nominations. Avec bien sûr une reconnaissance mondiale à son auteur.
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Eh bien le film a vieilli, et ce qui faisait sa force semble bien fade face à des Il faut sauver le soldat Ryan ou même Nous étions soldats. Heureusement pour lui, Stone n’avait pas tout misé sur cet aspect du film, mais aussi sur le côté « shakespearien » de son histoire et de ses personnages. Chris, par exemple, tel Hamlet, ne décide-t-il pas de venger son père (spirituel ici en la personne d’Elias) en tuant Barnes ? Evidemment, cette dimension dramatique est un peu délaissée au fil du récit, mais elle est bel et bien présente, permettant au film de ne pas boire la tasse dans les eaux du temps.
Les acteurs aussi y sont pour beaucoup. Si Sheen se démène comme un diable, cherchant à offrir au personnage un esprit suicidaire, ce sont bien Tom Berenger et Willem Dafoe qui dominent, l’un pour son rôle de « plus salop tu crèves » l’autre ne serait-ce que pour cette seule scène où il se voit mourir en croix, scène qui impressionna tellement Stone lui-même qu’il la garda – alors que les explosifs remplis de faux sang n’explosèrent pas. Mais mine de rien, c’est un inconnu (maintenant cantonné aux séries TV) du nom de Francesco Quinn qui parvient à se démarquer, dans son rôle de militaire grande gueule et froussard. C’est un peu aussi ça la classe de Stone : permettre aux seconds rôles d’avoir autant d’importance que ses têtes d’affiches, quitte parfois à voir ces derniers un peu évincés…
Le style de Stone est aussi clairement construit à l’époque, dans ce besoin de rajouter une dose de drame humain alors que ce n’est pas nécessaire. La surenchère n’est pas trop gênante ici, mais le coup des violons (le célèbre Adagio for strings de Samuel Barber) laisse plus de marbre qu’il n’émeut. Sans doute à l’époque était-ce un coup décisif, mais à l’heure actuelle, ça a considérablement perdu de son impact.
On regrettera donc que le côté visuel et sonore du film aient été un peu privilégiés au scénario dont on ne saurait nier la paternité à Stone. Moins métaphysique qu’Apocalypse Now, moins éprouvant que Voyage au bout de l’enfer, moins intellectuel que Full Metal Jacket ou moins offensant qu’Outrages, mais pourtant incontournable dans ce genre de cinéma.
Note : ***
21 mai 2007
The Doors
Que toute personne célèbre ayant un destin tragique se rassure : elle passera d’une manière ou d’une autre à la postérité avec l’adaptation de sa vie au cinéma. On ne compte plus ces biopics, de qualités inégales, qui ont traité de stars qui ont marqué notre époque. Evidemment, Jim Morrison ne pouvait y échapper, mais malheureusement c’est Oliver Stone qui s’est chargé de réaliser The Doors.
Le projet a pourtant traîner longtemps : pas moins de 20 ans ont été nécessaires pour qu’un cinéaste réussisse enfin à faire revivre l’idole de toute une génération. Des noms comme Tom Cruise, Jason Patric et même John Travolta ont circulés pour incarner Morrison (Travolta sympathisa même avec le reste du groupe, qui le jugea finalement trop gentil pour le rôle). Finalement, c’est Stone qui hérite du projet, et songe dans un premier temps à un chanteur pour le rôle principal. Heureusement, Val Kilmer ne veut pas laisser passer l’occasion, et avant l’audition il mémorise les paroles de toutes les chansons écrites par Morrison, mieux, il envoie une vidéo de lui en train d’imiter Morrison en concert à Stone. Et Kilmer obtient le rôle. A sa sortie, le film est applaudi par certains fans mais décriés par d’autres. En outre, Ray Manzarek, qui a refusé plusieurs fois son aide au réalisateur, dénonce le film comme une horrible représentation du groupe, pour ne pas dire un mensonge malgré les apparitions furtives de Patricia Kennealy (maîtresse du vrai Morrison), John Densmore (le batteur des Doors) et Robby Krieger (guitariste du groupe).
Au vu du résultat final, c’est vrai qu’il y a de quoi être déçu : Stone tente un film psychédélique, en phase avec son personnage et sa vision du monde… Très bien sauf si on ne prend pas soi-même du LSD : là, on se rend compte de l’arnaque !
Le vrai problème, c’est Oliver Stone aux commandes. Non pas qu’il soit mauvais (il impose même le respect dans la reconstitution des concerts) mais disons qu’il n’était pas le cinéaste le mieux placé : on rêve de ce qu’aurait pu être le film aux mains d’un Coppola (qui a fréquenté l’UCLA en même temps que Morrison) ou d’un Scorsese (qui a pleinement vécu cette période de contestation et de révolution musicale). L’ennui en fait avec Stone, c’est que l’on sen dans sa mise en scène un égocentrisme handicapant, persuadé de tenir un chef-d’œuvre et donc de pouvoir en faire quelque chose d’original avec. Certes la démarche du film psychédélique est sympa, mais ne tient pas la distance sur 2h15 et surtout contraste de trop avec certaines scènes filmées de manière conventionnelle. De plus, à trop se concentrer sur son personnage, Stone passe à côté d’une chose qui méritait pourtant qu’on s’y attarde : la situation aux Etats-Unis dans les années Vietnam. Même en à-côté, un tel sujet, surtout pour un cinéaste engagé comme Stone, aurait du être beaucoup plus développés ; hélas, il n’en est rien. On pourra aussi regretter que Stone se veut réaliste (le vrai visage de Morrison, ses excès, ses colères comme cette scène où il balance une télévision sur ses amis, anecdote authentique) alors qu’il traite l’histoire du point de vue de Morrison même, comme cette légende selon laquelle des esprits indiens se seraient emparés du corps du chanteur lorsqu’il était enfant. Un manque ttal de rigueur qui non seulement fait vieillir le film mais en plus le rend un peu trop impénétrable si on ne s’éclate pas un bon coup avant de le voir.
Heureusement, le choix de Val Kilmer fut le meilleur investissement de la production : plus d’une fois, Kilmer épate, impressionne, va jusqu’à devenir l’incarnation vivante de Morrison. Il faut dire que l’acteur n’a eu peur de rien : se mettre des lentilles spéciales pour quand le chanteur était stone, pousser la chansonnette, vivre pendant un an comme Morrison, allant jusqu’à porter ses vêtements – et durant le tournage se casser un bras en sautant dans le public. Le résultat est là : Val Kilmer est bon, très bon, tellement bon que même les véritables Doors et le biographe de Morrison s’inclinent devant tant de réalisme. Il en arrive même à éclipser ses partenaires, de Meg Ryan à Kyle MacLachlan en passant par Michael Madsen, pourtant très bons eux aussi. Et si on regrettera que Val Kilmer ne fait jamais 22-28 ans mais bel et bien sa trentaine à l’époque, on notera une troublante ressemblance entre lui et le véritable Morrison. Les mystères de la vie quand même…
On regrettera donc que Stone se veut, une fois encore, en possession de la Vérité, alors que Morrison est dépeint plus comme un monstre que comme le génie qu’il était assurément, poète incompris et trop dépendant des drogues. Reste au film la prestation admirable de Val Kilmer (assurément le rôle de sa vie, n’ayons pas peur des mots) et la musique, toujours aussi immense après 40 ans, des Doors. Rien que pour ça, on ferait bien l’impasse et on regarderait le film une fois encore.
Note : **
12 mars 2007
JFK
Si bon nombre de film sont inspirés de faits divers, plus rares sont ceux qui prennent des événements mondialement célèbres, surtout lorsque ceux-ci sont les sujets de polémiques on ne peut plus virulentes. Fidèle à sa réputation, Oliver Stone n’a pas eu froid aux yeux en décidant de relancer l’enquête sur la mort du Président des Etats-Unis, JFK.
Inutile de rappeler les faits mais bon : en 1963, le 22 novembre à Dallas, l’un des présidents des USA les plus adulés de tous les temps se fait tirer dessus lors d’un défilé. Il n’en sortira pas indemne. Une enquête est lancée sur un assassin présumé, Lee Harvey Oswald, lui aussi assassiné peu après les faits. Elle conclut à un acte solitaire de ce dernier, et le dossier est refermé. Sauf qu’un procureur, Jim Garrison, relance l’affaire et établit une théorie qui relève du complot national, où mafia, communistes et gouvernement US se seraient alliés pour éliminer le danger que représentait Kennedy pour Cuba et le Vietnam.
Une telle hypothèse de départ est en elle-même source de conflit : des miliaires tuant leur supérieur pour se battre au Vietnam ? Pour tenter de se débarrasser de Castro ? Au fil du récit, Stone parvient pourtant à nous faire croire à 100% à cette théorie, sur base du livre de Jim Garrison et de 24 chercheurs ayant travaillés sur le scénario. Il faut avouer que les arguments avancés sont convaincants, et le fait que le Congrès ait voté le « Assassinations Disclosure Act » (qui permet au peuple américain de connaître les raisons de certains meurtres après un nombre d’années déterminé) après avoir vu le film on joué en sa faveur… C’est d’ailleurs ce qui gêne un peu dans ce film, cette manière d’imposer son idée face aux autres, alors qu’il ne s’agit que d’une simple théorie dont nous ne pourrons avoir confirmation qu’en… 2029.
Autrement, le film permet à Oliver Stone d’atteindre le sommet de sa carrière (rien d’étonnant à ce que cela soit son propre film préféré) et de sa réputation puisque le film est considéré comme le 5ème film le plus controversé de tous les temps. Il faut dire qu’il pousse le perfectionnisme dans le moindre détail (exemple flagrant : la reconstruction du Bureau ovale du Président a coûté près de 70 000 dollars pour 8 secondes à l’écran !). On retiendra aussi une série d’images mémorables, comme ce plan très simple de Garrison assis sur un banc, venant d’apprendre la vérité sur le meurtre de Kennedy avec en arrière-plan l’obélisque de Washington… Calme, réfléchie sans oublier d’être agressive, la mise en scène d’Oliver Stone a de quoi impressionner le plus buté de ses opposants, soyons honnêtes.
Même Kevin Costner parvient à nous séduire. Ce serait facile de lui jeter la pierre, de dire qu’Harrison Ford ou Mel Gibson (qui ont refusé le rôle) auraient pu mieux faire ; durant 3h10, il parvient à imposer son jeu de manière à ce que l’on ne l’oublie pas dans le reste du casting, tout simplement prodigieux (Tommy Lee Jones, Sissy Spacek, Gary Oldman, Michael Rooker, Joe Pesci, Jack Lemmon, Walther Matthau, Kevin Bacon, John Candy, Donald Sutherland, Vincent D’Onofrio… excusez du peu !). Ce sont pourtant Jones et Oldman qui l’emportent, chacun parvenant à créer une dimension quasi-tragique à leurs personnages respectifs (il faut dire que les références à Shakespeare pullulent dans les dialogues).
Le scénario, hormis le fait qu’il impose ses idées, est d’une construction quasi parfaite, Stone ayant clairement compris toutes les subtilités de l’écriture cinématographique. Hélas, le film faiblit sur la fin avec ce discours sensé sensibiliser le public… Un tort car sans ce passage (qui n’a jamais eu lieu d’ailleurs), le film aurait gagné en intensité dramatique.
Une œuvre engagée, archétype du film politique où Stone est tout simplement au firmament de son œuvre et de son style. Reste à savoir si, d’ici quelques années, le film restera de la fiction ou deviendra un documentaire…
Note : ****
08 décembre 2006
Salvador
Malgré les reproches qu’on peut lui faire (et même si à titre personnel, je n’aime pas le personnage en lui-même), Oliver Stone est (était ?) un cinéaste qui n’a pas peur de prendre position dans ses films. Salvador, son troisième film, le prouve allègrement.
Partant de faits historiques, et s’inspirant vraisemblablement de l’histoire d’un ami de Stone, le film est une attaque virulente contre les USA et leur attachement au capitalisme. Pour rappel, le Salvador fut le théâtre d'une guerre civile sanglante (plus de 100 000 morts) pendant 12 ans, de 1980 à 1992, entre l'extrême droite représentée par l'ARENA (Alliance républicaine nationaliste) et la guérilla marxiste du Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN). Pour soutenir la junte militaire en place, les États-Unis se sont engagés au côté de l'armée salvadorienne. En 1980, Mgr Oscar Romero, engagé au côté des paysans dans la lutte politique, fut assassiné dans la chapelle de l'hôpital la providence de San Salvador par les « escadrons de la mort » (fait illustré dans ce film). En 1992, les différents protagonistes de la guerre civile signent les accords de paix de Chapultepec qui mettent effectivement fin à la guerre. Il faudra attendre juillet 2002 pour qu’un un tribunal de Miami reconnut José Guillermo García et Carlos Eugenio Vides Casanova, deux anciens ministres de la défense responsables des tortures menées par les escadrons de la mort durant les années 1980. Les victimes avaient en effet fait usage d'une loi américaine qui permettait de telles poursuites. Les deux anciens dirigeants furent condamnés à payer 54,6 millions de dollars aux victimes… Du vent par rapport à ce que cette guerre absurde a coûté en vie humaine.
Ce que Stone dénonce ici, ce n’est pas tant l’ignominie du conflit que l’implication malveillante des USA dans cette guérilla sanglante. En effet, les USA ont radicalement soutenu la droite au pouvoir (dont faisait partie Garcia et Casanova) tant d’un point de vue financier que politique et militaire, simplement pour lutter contre l’idéologie pseudo communiste des révolutionnaires. Comme le dit le personnage de Boyle dans le film, les Américains étaient plutôt là pour se venger de leur gifle du Vietnam que pour aider le peuple, qui par ailleurs souffrait. On sait que les Américains ont soutenu nombre de despotes et autres personnages dangereux (en Iran en instaurant la dictature du Shah, au Guatemala, Nicaragua, ont assassiné Allende et installé Pinochet au pouvoir au Chili, ont soutenu l’Irak contre le Koweït et le Koweït contre l’Irak, ont formé Ben Laden…) et Stone le crie haut et fort à l’époque même des faits (le film date de 85).
Mais ce n’est pas là la seule qualité du film. Pour un film fauché, il faut admettre qu’il a de la gueule : Stone sait déjà à l’époque (grâce à ses collaborations avec des cinéastes comme Cimino, De Palma et Parker ?) comment se servir d’une caméra, et s’il n’hésite pas à user de ficelles classiques (musique dramatique à souhait) il faut reconnaître que le film est sous tension permanente, prêt à exploser à chaque seconde comme la situation à cette époque. Le tout agrémenté de scènes quasi insoutenables qui témoigne de l’horreur du conflit, comme cette multitude de cadavres abandonnés dans la « décharge » des escadrons de la mort.
Le troisième élément, et non des moindres, à porter le film vers des sommets, est sans conteste l’interprétation de James Woods, à vif et ironique, qui au fil de l’histoire abandonne ses rêves de gloire pour découvrir le Mal à l’état pur régner dans un pays où les étudiants sont publiquement abattus pour ne pas avoir de carte de vote, et où les rebelles ne valent guère mieux que ceux qu’ils combattent en abattant lâchement les prisonniers faits. A lui seul, l’acteur porte le film sur ses épaules de A à Z, même si les seconds rôles sont intéressants (dont un John Savage remarquable) mais un peu trop inexistants face à la prestation, par ailleurs nominée aux Oscars, de James Woods.
Un film remarquable, violent, sans concession, intelligent, critique, peut-être un peu trop long et visant trop le tire larme par moments mais au vu du résultat final, on n’en a cure : avant de se fourvoyer dans des films proaméricains (WTC), Stone était un cinéaste captivant.
Note : ***
23 octobre 2005
Alexandre (Alexander)
Le premier péplum signé Oliver Stone que cet Alexandre… Une déception !
Pourtant, tout concordait à un très bon film : grandeur et décadence d’un héros bigger than life, d’un général d’armée novateur et d’un conquérant n’ayant d’égal que les Dieux eux-mêmes… Sauf que comme souvent, Stone a dérapé et plombé un récit prometteur.
Première erreur : Colin Farrell !!! Loin de moi l’idée de critiquer cet acteur intéressant, qui s’il s’y mets plus sérieusement pourra connaître une très belle carrière ; mais cette fois, c’est sans moi. Pour profiter un maximum de son nom, on le colle le plus vite possible dans le film (vous trouvez qu’il fait ado de 16 ans à sa première apparition vous ?) et pour se la jouer « transformation ultime comme chez les vrais acteurs genre Brando ou De Niro », on le transforme en… blond ! En effet, quelle performance ! Non seulement l’effet est nul (au final, on se moque pas ml de la couleur de cheveux d’Alexandre), mais en plus ridicule, ce qu’il ne fallait vraiment pas à Farrell. En effet, Farrell est un bon acteur quand il le décide, mais pour le moment il n’est pas un acteur complet ; ainsi quelle farce de le voir simuler la colère ou la tristesse avec autant de conviction et de réalisme qu’un concombre ! Désolé les fans, mai Colin la tragédie c’est pas son rayon, du moins cela ne l’est plus à cause de l’image qu’il s’est lui-même collé de rebelle je-m’en-foutiste ; autant Tigerland lui collait à la peau, autant Phone Game restait vraisemblable autant Alexandre prouve que Farrell a ses limites. Dommage car par moments, on a tendance à y croire à son personnage, mais hélas cela tourne souvent court, un peu par la faute de Stone qui jauge mal spectacle et fresque intimiste. Pourtant, c’est dans l’intime que Farrell sauve quelque peu les meubles, dans cette passion homosexuelle qu’il vit avec Jared Leto, lui impeccable en compagnon d’enfance un peu naïf. A noter un reste de casting superbe : Val Kilmer magnifique en roi défiguré et immonde, Angelina Jolie en reine cupide et oedipienne et un Anthony Hopkins hélas trop rare et un peu inutile…
On espère dès lors un scénario intéressant… Et hop, une erreur de plus ! Si on peut apprécier que le film ne se soit pas uniquement focalisé sur des scènes de batailles dantesques, on regrettera cependant de ne pas pouvoir en profiter un petit peu plus ! Alexandre le Grand, c’était certes une personnalité trouble mais c’était surtout un formidable stratège alors zut ! Et si quelques jolis moments viennent donner au film une dimension intéressante, le tout reste gâché par le souci de Stone de proclamer « voyez comme je suis un scénariste brillant, je critique encore des tas de choses !!!! » ; on regrettera ainsi un final bâclé, sous-entendant que le pouvoir réveille chez l’homme les pires convoitises ; merci Oliver mais ça on le savait.
Heureusement Alexandre reste agréable pour certains éléments : par exemple la mythologie est respectée et joue même un rôle prépondérant dans la vie d’Alexandre : enfin un péplum qui se soucie de ça ! La scène de bataille avec les éléphants reste aussi un joli moment de bravoure, même si à un moment on tombe dans la facilité… Il faut aussi reconnaître qu’Alexandre est un des rares péplum à s’intéresser d’aussi près à l’ambiguïté des relations humaines de l’époque : syndrome oedipien entre Alexandre et sa mère, bisexualité… Le tout sans tomber dans l’excès ou le voyeurisme.
Au final, Alexandre est un film mal travaillé, trop long, mal équilibré, qui aurait pu, avec un scénariste plus doué et une réalisation moins égocentrique (Stone reste un cinéaste qui se surestime depuis son succès de Platoon et Né un 4 juillet soyons honnêtes), avoir une toute autre dimension ; un essai intéressant mais raté.
Note : **
