Le cinéma de Bastien

Le cinéma dans toute sa splendeur et sa décadence, à travers toutes les époques et tous les pays, le bon et le moins bon du plus bel art qu'il soit : le cinéma.

05 août 2007

Boulevard de la mort (Death Proof)

Death_ProofLa sortie d’un nouveau film de Tarantino est devenu un événement incontournable avec le temps, et qu’importe qu’il s’agisse d’une œuvre décérébrée ou raffinée, l’important c’est que le « nouveau Tarantino » sort. Même si nous n’assistons pas au métrage initialement prévu comme dans le cas de Death Proof.

Petit retour en arrière : en 1993, Robert Rodriguez rend visite à son nouveau copain Quentin Tarantino chez lui (chacun se vouant le plus grand respect depuis les visions de Reservoir Dogs et El mariachi). A terre une affiche d’un double programme Grindhouse de 1953, que Rodriguez s’étonne à bien connaître pour posséder la même.13 ans plus tard, l’idée de refaire un diptyque « Grindhouse » a germée, et nos deux cinéastes ayant assez d’argent pour s’autoriser un délire s’associent pour pondre… Grindhouse. Le principe est simple : deux films de série B voir Z dans la même séance, simplement entrecoupés par une série de bandes-annonces d’autres films de série B. Petit à petit, Grindhouse se construit : Rodriguez sort un de ses scénarios inachevés parlant de zombies tandis que Tarantino se verrait bien réaliser un slasher un peu différent des autres, et on fait appel aux copains pour les bandes-annonces fictives : Eli Roth (Hostel), Rob Zombie (Devil’s Rejects) et Edgar Wright (Shaun of the dead) plus un heureux gagnant d’un concours de bandes-annonces pourav.

Sauf que Grindhouse fait un flop aux USA : 2h30 de délire cinéphilique, c’est peut-être trop pour un public habitué, il faut le dire, aux blockbusters de maximum 2 heures. Miramax crise un peu et décide de ne pas se vautrer en Europe, mieux réfléchit à la manière de faire coup double : sortir le film en deux fois, quitte à bazarder les bandes-annonces mais au moins on sait que le public suivra Tarantino et, par logique, voudra voir le Rodriguez. Alors on divise Grindhouse en Death Proof et Planet Terror, en proposant même le film de Tarantino à Cannes pour se faire mousser d’une manière ou d’une autre.

Une veine dans notre malheur : nous ne profitons pas du double programme mais nous avons droit aux versions longues de chacun des films. C’est ainsi que nous découvrons Boulevard de la mort (pour frimer, prononcez Buulevaar de la maur à la Tarantino) où le cinéaste, fidèle à sa réputation, nous propose un petit jeu de cinéphile : il faut reconnaître en 1h50 les films de Russ Meyer, Point limite zéro, Bullitt (l’immatriculation de la voiture de Stuntman Mike est la même que la voiture de McQueen), Le Convoi de Peckinpah (le canard sur la voiture), New York 1997 (la cicatrice de Kurt Russel est la même dans les deux films), Un espion de trop (le poème) et, mégalomanie du cinéaste oblige, les références à chaque film de Tarantino himself (en vrac : la discussion en travelling circulaire rappelle Reservoir Dogs, on fait référence au Big Kahuna Burger de Pulp Fiction, Twisted Nerve en sonnerie de gsm pour Kill Bill 1 et les Acuna Boys pour Kill Bill 2 sans oublier Michael Parks et son fils, qui jouent de nouveau des shérifs après leurs passages dans Kill Bill 1 et Une nuit en enfer).

Mais Death Proof, c’est aussi l’occasion pour Tarantino de s’essayer à de nouvelles choses. La première est de mélanger les genres : « J'ai voulu intégrer des courses-poursuites effrénées au slasher-movie. Du coup, le film change de registre en cours de route. A une vingtaine de minutes de la fin, on ne sait même plus à quel genre exactement appartient le film. On s'identifie tellement aux personnages qu'on ne s'en aperçoit pas, mais ce n'est plus le même film. » ; la deuxième serait sans doute de tourner la scène de course-poursuite la plus démente de la décennie : « On a tenté de se rapprocher des courses-poursuites des années 70. On a visionné plusieurs scènes de courses-poursuites : des poursuites de films contemporains, de films des années 90, des années 80 et des années 70. Les poursuites des années 70 sont toujours les plus impressionnantes. Pour une simple raison : à l'époque, les cascadeurs exécutaient les acrobaties eux-mêmes. En ce qui me concerne, je ne voulais ni d'effets infographiques, ni de ralentis » ; enfin notre ami Quentin s’est aussi senti l’âme d’un directeur photo par souci d’authenticité : « J'ai tiré le film en noir et blanc. Je pense souvent au négatif comme à la créature de Frankenstein car il provient de plusieurs sources. De fait, le grain de la pellicule est épais, comme passé et "sale". », de même que Tarantino a éclairé ses comédiens avec des néons, lampes fluorescentes et lumières naturelles bref aucun spot qui ferait croire à un film de studio. Parce que c’était aussi ça les films Grindhouse : des films fauchés tournés à la va-vite, et dont les multiples projections détérioraient la pellicule au fil des séances ; c’est pourquoi Tarantino a bouclé fissa son tournage et non seulement à vieilli et griffé son image mais a aussi créer une série de fautes de montage (faux raccords, jump cuts, morceaux de pellicule manquants) pour coller au plus près des films d’origine. Pour pousser le vice encore plus loin, il n’a pas hésité à utiliser de vieilles voitures des années 70 (une Chevy Nova SS et une Dodge Charger pour Stuntman Mike et une Dodge Challenger pour les filles) alors qu’autour nous avons visiblement des voitures contemporaines…

Le seul problème de Tarantino, c’est qu’à trop connaître son talent, il en profite pour frimer un maximum possible : ainsi, sachant que la course-poursuite finale sera la meilleure depuis des années, il oublie l’image sale, il oublie le montage bancal, il oublie le son approximatif pour tourner une séquence propre, sans bavure, montée au millième de seconde près. Un manque d’humilité sur ce coup qui lui fait perdre la crédibilité qu’il avait eu jusqu’à alors avec son film vraiment grindhouse. Une petite faute dans une mise en scène plutôt cool.

Hélas, on ne peut pas en dire autant du scénario. Si évidemment nous ne nous attendions pas à du Shakespeare, on pouvait tout au moins espérer avoir droit à quelques bonnes répliques tarantinesques, des discours absurdes sur la vie ou autre connerie : et bien non, nous avons droit à des discussions entre filles, qui si elles sont sincères et réalistes (dixit les actrices) ne nous intéressent pas, pire nous gavent au bout d’un moment. 20 minutes de palabres, c’est trop ! Le film ne décolle pas avant une bonne heure et là, si la première séquence de crash/carnage est jubilatoire (à tel point qu’on y a droit en 4 ralentis), on a pas vraiment le temps de savourer avant de retomber dans de nouveaux discours féminins pompeux, à l’exception des discussions autour des films, et encore.

Heureusement que le casting aide un peu tout ça : Kurt Russell en tête, véritable psychopathe déjanté qui, comme Keitel, Travolta, Grier ou Carradine avant lui, retrouve un nouveau souffle grâce au cinéaste prodige. Pour info, c’est Mickey Rourke qui devait avoir ce rôle, mais officiellement Russell collait mieux (et officieusement Tarantino n’avait pas besoin de Rourke puisque celui-ci grâce à Sin City n’était plus un has-been), tout comme Sylvester Stallone et Ving Rhames furent pressentis. Chez les filles, le physique prime, mais la crédibilité est là : chacune joue de manière correcte et certaines tirent leur épingle du jeu, comme Mary Elizabeth Winstead jouant les nunuches de service ou Zoé Bell, cascadeuse professionnelle et doublure officielle d’Uma Thurman sur Kill Bill, à qui Tarantino a voulu rendre hommage en la prenant comme actrice à part entière.

Un mot sur la b.o. ? Moins exceptionnelle que Reservoir Dogs, Pulp Fiction ou Kill Bill 1, elle n’en est pas moins déplaisante, mélangeant Ennio Morricone avec le groupe de rock T-Rex avant de clôturer par la version américaine de Laisse tomber les filles de Gainsbourg.

Death Proof n’est donc pas le meilleur film de son auteur, loin de là ; ce n’est même pas son plus bel ouvrage technique, mais il reste un moment de jouissance cinéphilique immense, où les fans de QT comme les nostalgiques et amateurs de cinéma vraiment à part pourront trouver leur compte dans un film qui, si on sent qu’il a été trop rallongé pour les Européens, n’en demeure pas moins un grand moment de fun. C’est tout ce qu’on demandait.

Note : ***

Posté par cinemaniaque à 00:01 - Tarantino, Quentin - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 juillet 2007

Kill Bill - Volume I

kill_vol11

C’est parfois quand on veut se faire plaisir qu’on fait également plaisir aux autres. Tarantino l’a bien compris à travers ses films, et plus encore avec Kill Bill.

1993 : Quentin Tarantino réalise Pulp Fiction. Sur le plateau, il discute avec Uma Thurman d’un film sur une experte en arts martiaux qui se vengerait des assassins de sa famille, quelque chose dans la tradition des films asiatiques grande époque. L’idée trotte dans la tête de QT pendant des années, jusqu’à écrire un scénario dantesque : 220 pages, offertes à Uma Thurman pour son 30ème anniversaire. Il décide aussi de travailler avec Robert Richardson, directeur photo de Tueurs-nés, à qui il envoie le pavé de plus de 200 pages accompagné d’un joli bouquet de rose. Et là, la nouvelle tombe : Uma Thurman est enceinte ! Refusant de se passer de sa muse, Tarantino prolonge la préproduction jusqu’en 2002. Parallèlement, QT a réussi à convaincre Miramax que Kill Bill passerait mieux en diptyque.

Le tournage débute, et Tarantino s’éclate : après avoir passé plus d’un an à regarder des films d’action asiatiques, et s’être repassé en boucle The Killer, Coffy et Pour une poignée de dollars, le cinéaste s’amuse à glisser ça et là des références visuelles à ses films cultes et à ses propres films, s’entraîne avec ses actrices par solidarité et pour pouvoir montrer exactement le mouvement qu’il désire (il devait également interprété Peï Meï dans Kill Bill 2 mais il a du abandonné cette idée vu le travail qu’il avait), tourne au mythique Beijing Film Studio, épuise son opérateur steadycam, se ramasse un coup de boule (!) de Chiaki Kuriyama pendant son combat contre Uma Thurman, dépense 65 000 dollars en sabres japonais, utilise 500 litres de faux sang, tourne pendant 8 semaines la scène de bagarre dans le restaurant (alors que le tournage complet de Pulp Fiction ne demanda que 10 semaines), fait appel au studio Production I.G. pour la séquence animée du film (les responsables de Ghost in the Shell ou Jin-Roh, la brigade des loups), écrit de nouvelles scènes vu ses rushes, et surtout tourne « à l’ancienne » : peu d’effets numériques, que des effets traditionnels, du câble au geysers de sang contrôlé à distance en passant par les modèles réduits.

Résultat ? Tarantino nous revient six ans après Jackie Brown avec une forme impressionnante, réalisant tout simplement avec Kill Bill – vol. 1 l’un de ses sommets techniques. Côté scénario, ne nous voilons pas la face, le film est assez mince, comme tous les films d’action et de vengeance par ailleurs, mais Tarantino parvient pourtant à doser ce qu’il faut de moments d’action purs par rapport à des moments plus calmes. Et surtout, il sait comment nous tenir en haleine du début à la fin.

Non, c’est vraiment dans la réalisation que Tarantino prouve que « génie » est un mot inventé pour lui : au sommet de sa virtuosité, Tarantino parvient à intégrer une série de références dans un film personnel : de Leone à Battle Royale, de Bruce Lee aux films de Chang Cheh, de Brian de Palma à They call her one eye, le réalisateur est parvenu à assimiler chacun de ces films au point qu’il parvient à nous faire croire qu’ils sont les siens dans sa mise en scène. Un tour de force cinéphilique qui contribue à la critique de son style, mais qui permets aussi une approche radicalement différente de Kill Bill, non plus comme un film tendance gore mais comme un vibrant hommage à un cinéma de genre tombant en désuétude à l’heure du numérique et de l’action violente et décérébrée (style Rob Cohen). Tarantino pousse même l’hommage à l’utilisation exclusive de musiques de films pour créer sa propre b.o.

Techniquement, il prouve aussi qu’il sait comment cadrer une action, comment la découper et même que sa virtuosité n’est plus à démontrer (à l’image de ce plan-séquence dans le restaurant) tout comme il n’hésite pas à mélanger les genres (35 mm, dessin animé, noir et blanc…) et à utiliser des couleurs dominantes pour nous plaire. Sa stylisation de la violence trouve écho dans cette lutte entre The Bride et les Crazy 88 (utilisation du noir et blanc suivi d’un fort clair-obscur, montage rythmé, raccords impeccables) mais surtout dans ce combat final entre The Bride et O-Ren Ishii, dans ce jardin japonais couvert de neige, où les mouvements lents et précis ont le contrepoint musical de Don’t let me be misunderstood de Santa Esmeralda. Un cinéaste que l’on jugeait violent prouve ainsi qu’il sait rendre cette agressivité belle pour ne pas dire poétique.

Côté casting, Tarantino sait aussi mélanger les genres et les générations comme personne, de l’admirable Uma Thurman aux mythiques Sonny Chiba et Gordon Liu, en passant par de l’international avec Lucy Liu, Julie Dreyfus ou encore Vivica Fox. Si on ne profite pas encore du retour de Michael Madsen, on salive déjà des courtes apparitions de Daryl Hannah et David Carradine, les deux has-been que mister QT a décidé de ramener sur le devant de la scène comme à l’accoutumée. La direction d’acteur, ça le connaît le Tarantino, pensez donc vu le temps qu’il passe a créer ses personnages, et il fait encore preuve ici de quelques éclats, dont Uma Thurman assez surprenante, rendant son personnage d’ancienne tueuse sympathique, tandis que le monde qui l’entoure nous paraît affreux.

S’il n’est assurément pas le sommet de sa carrière, Kill Bill reste une étape importante dans l’œuvre de Tarantino, démonstration de savoir-faire jusqu’au générique final dont le scénario un peu faible au regard de ses précédentes œuvres empêche le film d’accéder au rang de chef-d’œuvre incontestable. Il a eu celui de film culte dès sa sortie, ce qui n’est déjà pas rien.

Note : ****

Posté par cinemaniaque à 00:02 - Tarantino, Quentin - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Kill Bill - Volume II

kill_volume2_22

Après le succès colossal de Kill Bill – vol. I, inutile de dire à quel point on attendait la suite. Allait-on avoir quelque chose de plus jouissif, de plus virtuose et violent encore que le premier volet de ce diptyque ? Eh bien oui et non.

D’une part, Tarantino décide de prendre tout le monde à contrepied et au lieu de continuer sur la veine kung fu, il bifurque vers le western spaghetti et horreur. Bon pas grave, on s’attend du coup à quelque chose du genre Django, El Topo et autres Quatre cavaliers de l’apocalypse, et là encore Tarantino surprend en faisant un film radicalement différent de la série B qu’il affectionne tant pour passer du côté obscur de Kill Bill.

Entre le volume I et le volume II, c’est vraiment le jour et la nuit : autant le I était peu dialogué, vif, stylisé et affichant des dizaines de morts au compteur (41 visibles, 93 en version officielle), autant le II est lent, bavard, épuré et avec en tout et pour tout 3 morts dont un seul est attribué à The Bride. Le choc est rude : passer d’un film délirant à une œuvre sérieuse de manière si brutale, il faut savoir s’accrocher. Et c’est là que le film perd de sa force.

Kill Bill II est en effet bien trop bavard pour réellement nous fasciner. On retrouve bien sûr des dialogues dignes de Tarantino (la comparaison entre Superman et les autres superhéros) et une tonne de références glissées dans le scénario (La prisonnière du désert, La route de Salina, Matrix, Lucio Fulci, Sergio Leone, Bruce Lee et la série Kung Fu entre autres) mais on ne peut s’empêcher de décrocher, à un moment ou à un autre, de séances de bavardages intempestives. Bon sang, on est là pour du combat, du sang et de la bidoche ! Mais même si le combat entre Elle Driver et The Bride est remarquable de violence pure (opposée au combat esthétique de O-Ren Ishii et The Bride dans le précédent opus), on ne peut que regretter de ne pas profiter plus de ce combat, car le final entre The Bride et Bill, que l’on attendait comme un sommet du genre (et originellement, il l’était, Tarantino ayant prévu un combat de sabre sur la plage sous la pleine lune, The Bride étant revêtue de sa robe de mariée, avant qu’Harvey Weinstein insiste pour que le cinéaste coupe cette scène) n’est finalement qu’une petite escarmouche bâclée en deux temps trois mouvements.

Et c’est dommage, car si Tarantino joue moins avec sa caméra que dans le premier film, il n’en demeure pas moins un brillant technicien : parvenant à nous faire stresser comme The Bride lors de l’inhumation vivante, il se pose la plupart du temps pour simplement laisser jouer ses acteurs, comme dans Reservoir Dogs ou Jackie Brown, fasciné qu’il est par sa muse Uma Thurman mais aussi par David Carradine, remplaçant Warren Beatty initialement prévu, et Daryl Hannah, qui effectue un grand retour au cinéma et vampirise l’écran dès qu’il y apparaît. Un casting ponctué par un Gordon Liu qui s’éclate visiblement à parodier le stéréotype du maître en arts martiaux des films de kung fu…

Une conclusion en dessous du premier film donc, Tarantino se souciant trop de prouver qu’il sait être sérieux dans un genre qui demandait surtout, comme Kill Bill – vol. I, un refus de crédibilité et une autodérision constante. Bavard et un peu trop lent, Kill Bill – vol. II n’en reste pas moins un bon film, mais pas le chef-d’œuvre que l’on était en droit d’attendre.

Note : ***

Posté par cinemaniaque à 00:01 - Tarantino, Quentin - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 juin 2007

Jackie Brown

jackiebrownaffTarantino : en 1998, tout le monde avait ce nom en bouche. Pensez donc : la bombe Pulp Fiction, le déjanté Une nuit en enfer, même un épisode d’Urgences pour rester chaud entre deux films. De film, il était d’ailleurs vachement question à l’époque puisque Tarantino allait offrir au monde son dernier bébé, une adaptation d’un roman d’Elmore Leonard. De quoi susciter la curiosité… à une exception près : personne ne voulait de Jackie Brown, mais bel et bien d’un Pulp Fiction bis, ou quelque chose d’aussi délirant du moins.

Et voilà que Mister Q propose un film plus lent, plus bavard, plus black que sa Palme d’Or. Les puristes crient au scandale, ne prenant même pas la peine de voir que Tarantino prouve qu’il a du talent jusqu’au bout des ongles de doigts de pied. Il s’offre encore un casting de rêve (Jackson, De Niro, Fonda, Keaton) et, une fois n’est pas coutume, dégote deux has-been pour ses « héros », à savoir Pam Grier et Robert Forster. Le choix de Pam Grier n’est pas innocent : Jackie Brown est un immense hommage à la blaxploitation, genre des années 70 où les afro-américains faisaient du cinéma d’action pour les afro-américains. La belle époque où les morts étaient violentes, le sexe omniprésent et où quelques têtes étaient sur toutes les affiches (Pam Grier mais aussi Sid Haig, méchant récurrent et qui tient ici le rôle du… juge qui condamne Jackie). Et dommage une fois encore pour les acteurs restés sur le carreau, soit écartés soit n’ayant plu de place pour eux : Sylvester Stallone, John Travolta, Paul Newman, Gene Hackman et John Saxon. Seulement voilà, à sa sortie, le film est boudé, sans doute parce qu’on s’attendait à autre chose. Du coup Tarantino va mal le prendre et nous laisser 5 ans sans nous pondre un de ses films cultes avant d’être sortis.

Pourtant, comme je l’ai déjà dit, Jackie Brown arrivait à point nommé : les remarques désobligeantes sur le cinéaste et un « certain savoir-faire » l’empêchaient d’être pris au sérieux. Tout au plus savait-il exploiter ses connaissances pour faire un truc fun. Que nenni : Quentin Tarantino est un génie, qu’on se le dise, et il l’a largement prouvé !

Quitte à être réducteur, prenons un exemple : la scène de l’échange. Points de vue multiples, caméra fluide, pas même une faute de raccord ou une saute d’axe : la scène est tout simplement une leçon de cinéma. Evidemment, il y a tout ce qui l’entoure : un univers cohérent, un souci de présenter calmement chaque personnage sans dévoiler son véritable fond, toujours des références (clins d’œil égocentrique : le resto Teriyaki Donut, le tailleur que Jackie achète et l’Honda de cette même Jackie proviennent tous de Pulp Fiction) et surtout un soin énorme concernant l’image : lumière, cadrage et composition sont savamment préparés pour le moindre plan. Comme si Tarantino ne voulait rien laisser au hasard. Si on sentait déjà une telle volonté dans Pulp Fiction (notamment au niveau des raccords), Jackie Brown est le symbole de maturité du cinéaste, qui n’est plus speed mais prend tout son temps pour raconter son film, ne se souciant plus d’être « dans le coup » ou non mais faisant des films comme lui aime en voir, des films comme ceux qui ont bercés son enfance.

Côté scénario, du millimétré, ni plus, ni moins. On découvre petit à petit les plans des uns et des autres, on en sait toujours plus que l’un mais moins que l’autre, bref on joue avec nos nerfs et c’est jouissif. Et, évidemment, Tarantino nous gratine de ses dialogues dont il a le secret, profitant même de l’occasion pour régler quelques comptes : il ironise sur la violence dans les films (avec ce discours sur The Killer) et, le temps d’une phrase, bouscule le grand Bob de Niro, lui demandant « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? T’étais pourtant au top avant… ».

Doit-on vraiment parler des comédiens d’ailleurs ? Entre une Pam Grier toujours aussi belle et un Robert Forster nominé aux Oscars, un Sam Jackson qui prend son pied et un De Niro aux antipodes de tous les gangsters qu’il a pu jouer, on ne parvient pas à choisir qui on préfère.

Il convient donc de revoir ses positions quant à ce film pour ceux qui ne l’aiment pas : non, ce n’est certainement pas un Pulp Fiction 2, c’est encore mieux : c’est la preuve que Tarantino peut vraiment toucher à tout, c’est la preuve que Tarantino est un être sensible (l’un des sujets du film n’est-il pas le sentiment de vieillir ?), c’est la preuve que Tarantino est probablement, de sa génération, le plus grand de tous.

Note : ****

Posté par cinemaniaque à 09:20 - Tarantino, Quentin - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 février 2007

Pulp Fiction

pulp_20fiction

Des tueurs qui ont la classe, une overdose, un cadavre à faire disparaître, une arnaque, deux frères homosexuels, des hamburgers, un chopper, des références de films encore et encore, ça vous rappelle quelque chose ? Eh oui, c’est bien Pulp Fiction !

Beaucoup de choses ont déjà été dite sur ce film, encore plus son créateur Quentin Tarantino : cinéphile absolu, capable de dire dans quel film a joué le fils de la voisine de votre tante, qui avoue lui-même ne rien à avoir emprunté aux films mais les a simplement volé, fan de série B voir Z, pour qui le cinéma de genre est une vraie drogue. Pulp Fiction, grosse claque de 1994, Palme d’Or au Festival de Cannes, Oscar du Meilleur Scénario avec 7 autres nominations à la clé, qui met en avant des tueurs, des gangsters, des toxicomanes et des pervers, sans oublier leur propension à citer le mot « fuck » (281 fois dans ce film), interprétés par une pléiade d’acteurs dont les noms les moins célèbres ne le sont pas restés longtemps (en plus, c’est près de 5/8 du budget qui st passé dans leurs salaires, imaginez leur niveau…). Alors, franchement, que dire de plus qui pourrait s’avérer constructif ?

Bah peut-être de souligner des éléments que l’on a tendance à oublier ou ne pas remarquer. Premier exemple, la continuité et la cohérence des films de Tarantino entre eux. Il y a bien sûr la famille Vega, Vic dans Reservoir Dogs et Vincent ici. Mais les autres références pullulent : les répliques qui voyagent entre les films (notamment dans True Romance), les Big Kahuna Burger (présents dans Reservoir Dogs et Une nuit en enfer) et des tas d’autres détails ironiques, comme cette pauvre femme qui se prend une balle de la part de Marcellus Wallace après l’accident de voiture (c’était déjà elle qui se faisait tuer dans Reservoir Dogs !). De fait, le film de Tarantino devient double : indépendant du reste de la filmographie du cinéaste mais aussi rattaché aux autres œuvres de ce dernier par une série d’éléments qui feront sourire les cinéphiles et les fans inconditionnels de QT. Et qui prouve déjà que Tarantino est calculateur.

Un autre fait est le côté perfectionniste de Tarantino. Je m’explique par un exemple : la scène d’intro. De fait, lorsque nous la regardons la première fois, rien d’exceptionnel. Maintenant, analysons le cadrage, l’arrière-plan et la bande sonore : vous distinguerez, dans un cadre spécialement prévu pour, Vincent Vega se rendre aux toilettes, après avoir entendu sa discussion avec Jules, et tout ça dans les 5 premières minutes !

Pour le casting, Tarantino n’est pas spécialement un « résurrecteur » d’acteurs finis (en l’occurrence, John Travolta) mais fait prévaloir avant tout son récit, quitte à inventer des personnages pour des amis (Harvey Keitel ou Steve Buscemi ici). Pour preuve, les noms refusés (ou qui ont refusé, on ne sait pas trop) : Daniel Day-Lewis, Mickey Rourke, Matt Dillon, Sylvester Stallone, Michelle Pfeiffer, Daryl Hannah, Meg Ryan, Joan Cusack et Isabella Rossellini. Pour l’anecdote, Tarantino aurait souhaité avoir Kurt Cobain et Courtney Love dans le rôle du couple junkie Lance et Judy… Autrement, pour les autres, rien à redire c’est certain, même si bien évidemment certains s’en tirent mieux que d’autres : John Travolta, Uma Thurman, Bruce Willis mais surtout Samuel L. Jackson dont la prestation est hélas passée trop inaperçue à l’époque.

En revanche, il est vrai que Tarantino n’a rien inventé : le look d’Uma Thurman vient du personnage d’Anna Karina dans Bande à part de Godard, Bruce Willis reprend une réplique de John Wayne dans Rio Bravo tandis qu’Uma Thurman chante du Easy Rider, cette dernière danse à la manière des Aristochats et John Travolta à la Adam West ans Batman (1966), le plateau du Jack Rabbit Slims s’inspire du film A plein tube et de Ligne rouge 7000… Même le titre provient d’un film de la blaxploitation !

En revanche, il sait manier la plume pour pondre un scénario somme toute très simple mais construit assez brillamment pour passer comme chef-d’œuvre. Qu’en serait-il sincèrement si le scénario suivait sa chronologie de base ? Rien de bien excitant, mais ici en revanche, tout devient intéressant : on quitte John Travolta en vie, Samuel L. Jackson a sa révélation, Bruce Willis échappe à Marcellus… Même notre couple d’introduction s’en sortent sans dommage. De plus, petite subtilité (elle aussi héritée d’un film plus ancien : En quatrième vitesse de Robert Aldrich): le contenu de la valise n’est jamais dévoilé. Explications possibles :

1)      Il s’agit de la veste dorée d’Elvis, visible dans… True Romance.

2)      Il s’agit de l’âme de Marcellus Wallace : la théorie a déjà été largement exploitée (la blessure de Marcellus, l’illumination de ceux qui approche la mallette) mais est largement esquintée par les déclarations de Tarantino qui précise que le pansement à l’arrière du crâne de Ving Rhames n’avai rien de cinématographique !

3)      Une simple lampe ? (au scandale !)

4)      Des diamants (comme dans le script original, selon Roger Avary, mais vu le coût ils auraient choisis de simplement ne pas les montrer)

5)      Une arme nucléaire (comme dans En quatrième vitesse)

6)      Selon Quentin Tarantino himself : « [Le contenu] est tout ce que le spectateur désire que cela soit. »

Le seul bémol est que Tarantino ne soit pas encore à son apogée technique : si sa réalisation est plus que bonne, elle n’est pas encore aussi aboutie que le sera Jackie Brown ou aussi virtuose que le sera Kill Bill. Il y a aussi un léger manque de personnalité par moment, même si 90% du film est purement « tarantinien ».

Une véritable claque à l’époque, qui mérite aujourd’hui d’être reconsidérée comme autre qu’œuvre culte : si les scènes de sniffes et la seringue dans le cœur font toujours mouche, la plus jolie scène reste sans doute ce monologue final de Jules sur sa révélation. C’est là qu’on se dit que Pulp Fiction est un grand film. Tout simplement.

Note : ****

Posté par cinemaniaque à 13:41 - Tarantino, Quentin - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 décembre 2006

Reservoir Dogs

copie_de_reservoirdogs

En 1992, un cinéphage débarque avec son projet sous le bras, clamant être un génie en puissance. Son nom : Quentin Tarantino. Son projet : Reservoir Dogs.

Torché en trois semaines et demi, le scénario est typiquement un produit indépendant : un lieu, peu de personnages, aucune action impressionnante, beaucoup de dialogues dont le mot « fuck » cité 252 fois. Le titre provient de deux films : Au revoir les enfants (que Tarantino, nul en français, appelle That Reservoir Movie) et Straw Dogs de Sam Peckinpah. Ca nous donne déjà une idée du personnage… Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Soutenu à Sundance, conseillé par Terry Gilliam, Tarantino monte petit à petit son film. Vincent Gallo, Christopher Walken, George Clooney et James Woods refusent un rôle (Woods changera d’ailleurs d’agent après cet incident), mais Tarantino refuse aussi David Duchovny, Robert Forster et Timothy Carey. C’est le jour où Harvey Keitel, par une filière magique comme on en voit qu’à Hollywood, reçoit le script entre ses mains que tout change : le film entre amis de 30 000 dollars filmé en 16 mm devient un vrai long métrage avec 1,5 million de budget à la clé. Tarantino peaufine le casting, bidouille quelques combines (Robert Kurtzman aurait accepté de travailler gratuitement à condition que Tarantino écrive un film sur une de ses histoires, Une nuit en enfer… et les costumes et voitures des acteurs leur appartenait vraiment, faute de moyens) et c’est parti !

Voilà que le film sort, et c’est pas brillant. Ca marche, c’est pas ça, mais ça reste très privé. Le film est vite critiqué pour sa violence, mais acclamé pour son audace. La scène de torture sur Stuck in the middle with you fait grincer des dents tandis que l’interprétation de Like a virgin fait même rire Madonna. Le côté marketing innove de son côté : pour la première fois, le distributeur joue la carte des « multiples posters », qui consiste à afficher un nombre d’affiches différentes un peu partout (en l’occurrence, chaque affiche représentait un personnage, la couleur de fond étant son surnom). Depuis, cette technique est largement utilisée… Mais le film décolle légèrement, et finit par connaître un petit succès. Il s’agit plus d’une œuvre culte qu’autre chose mais qu’importe, ça marche. Et puis, la machine s’emballe : True Romance et Tueurs-nés sortent, Pulp fiction est salué à Cannes, et le simple nom de Tarantino devient incontournable. Depuis, l’œuvre est citée dans les conversations de cinéphiles, a été élue « Le meilleur film indépendant jamais fait » par le magazine Empire qui l’a même désigné comme « Film le plus influençable de ses quinze dernières années ».

Quelle histoire. Mais, il faut être honnête, Reservoir Dogs l’a mérité son succès. Pour un film « fauché », il s’en est vachement bien sorti. Prenons le scénario par exemple : en soi, très simple. Un braquage qui tourne mal, une taupe, du déjà vu 100 fois, sauf que Tarantino n’est pas du genre à se laisser avoir : on glisse par-ci par-là des références pour les cinéphiles (Les pirates du métro, Quand la ville dort…), on copie les autres (le style du film est directement inspiré de John Woo, tant dans les personnages qui semblent provenir du Syndicat du crime que du petit jeu du « Je te braque, tu me braques, on se flingue mutuellement », sans oublier l’héritage que le film dit à L’ultime razzia de Stanley Kubrick) et ça passe. C’est presque du théâtre aussi, cette limitation de décors et de personnages mais le huis clos reste toujours difficile à gérer, encore plus en matière de cinéma  sur une durée de 1h30.

L’astuce, c’est également de choisir des acteurs qui, en plus d’avoir un talent monstre (Keitel et Buscemi en tête) possèdent une « gueule de cinéma », qui confèrent à leurs personnages ce côté réaliste… dans un univers surréaliste. Après, les acteurs sont là pour se marrer, et ça marche doublement puisqu’ils sont de la sorte irrésistibles : servant des dialogues pointus et jouissifs (les débats sur les chansons de Madonna, le pourboire ou les surnoms…), ils se lâchent et vont, à l’instar du film, dans tous les sens tout en conservant une ligne directrice.

Tarantino, de son côté, n’est pas encore aussi magistral qu’il peut l’être aujourd’hui, mais parvient néanmoins à négocier avec brio certain plans : l’introduction en panoramique, le générique de début (la technique : filmé en 12 images par seconde puis accéléré pour obtenir 24 im./s.) ou, ce fameux plan incompris, celui de la torture : hommage à un certain Hitchcock, Tarantino ne filme jamais la douleur en elle-même, puisque la caméra s’éloigne lorsqu’il coupe l’oreille du flic, et laisse le spectateur s’imaginer la scène. Pas encore au point mais a déjà compris toute les subtilités d’une narration cinématographique.

Film culte par excellence, modèle à suivre pour un film indépendant, début d’une carrière couronnée de succès, Reservoir Dogs est, un peu comme Pulp Fiction, un film à reconsidérer avec recul. Pour se rendre compte, là aussi, qu’il s’agit d’un grand film.

Note : ****

Posté par cinemaniaque à 00:01 - Tarantino, Quentin - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1